Il fut un temps où la tournure « aussi expérimenté soit-il » aurait fait sourciller plus d'un gardien du temple linguistique. Les plus sourcilleux auraient rappelé que si « aussi » et « si » peuvent rivaliser dans une comparaison d'égalité à la forme négative ou interrogative, ils ne sauraient, selon la doctrine classique, se substituer l'un à l'autre dans une proposition concessive. En d'autres termes, on devrait dire « si dévoué soit-il » et non « aussi dévoué soit-il ». C'est du moins ce qu'affirmait sans ambages Adolphe Thomas.
D'autres grammairiens, moins enclins à dégainer le carton rouge, auraient admis que « si » — tout comme « pour » ou « quelque » — demeure la forme traditionnellement recommandée (Colin, Girodet, Académie française), tout en reconnaissant que l'usage accorde parfois ses faveurs à « aussi » :
– « Ce n'est pas l'amour, aussi merveilleux soit-il, qui permet à deux êtres qui s'aiment de rester ensemble dans la durée d'une vie. » (Jacques Salomé)
– « Quelle que soit la branche que vous avez choisie, dans votre vie future, appliquez-vous à développer un progrès aussi minime soit-il. » (Gustave Eiffel)
– « Aussi beau soit-il, l'écrin n'a de valeur que par le bijou qu'il renferme. » (Abed Belkacem)
Il faut dire, à la décharge de ces fins observateurs de la langue, que la distinction semble aujourd'hui avoir rejoint le vaste cimetière des subtilités grammaticales tombées en désuétude. Le Robert en ligne donne sans état d'âme : « Aussi invraisemblable que cela paraisse » et « aussi riche soit-il ». Quant à Larousse, il tranche la question avec une sérénité toute lexicographique : pour exprimer la concession, « aussi » et « si » s'emploient indifféremment.
Que reste-t-il dès lors à ajouter ? Peut-être ceci : les puristes ont perdu une bataille, mais la langue, elle, continue son chemin.
Ainsi soit-il.

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