dimanche 17 août 2025

Ainsi soit-il !

 « C’est pourquoi la désignation d’un DRH – aussi expérimenté soit-il – à la présidence d’Airport Holdings Ltd (AHL) soulève une interrogation fondamentale […] » (L'express de Maurice)

Il fut un temps où la tournure « aussi expérimenté soit-il » aurait fait sourciller plus d'un gardien du temple linguistique. Les plus sourcilleux auraient rappelé que si « aussi » et « si » peuvent rivaliser dans une comparaison d'égalité à la forme négative ou interrogative, ils ne sauraient, selon la doctrine classique, se substituer l'un à l'autre dans une proposition concessive. En d'autres termes, on devrait dire « si dévoué soit-il » et non « aussi dévoué soit-il ». C'est du moins ce qu'affirmait sans ambages Adolphe Thomas.
D'autres grammairiens, moins enclins à dégainer le carton rouge, auraient admis que « si » — tout comme « pour » ou « quelque » — demeure la forme traditionnellement recommandée (Colin, Girodet, Académie française), tout en reconnaissant que l'usage accorde parfois ses faveurs à « aussi » :
– « Ce n'est pas l'amour, aussi merveilleux soit-il, qui permet à deux êtres qui s'aiment de rester ensemble dans la durée d'une vie. » (Jacques Salomé)
– « Quelle que soit la branche que vous avez choisie, dans votre vie future, appliquez-vous à développer un progrès aussi minime soit-il. » (Gustave Eiffel)
– « Aussi beau soit-il, l'écrin n'a de valeur que par le bijou qu'il renferme. » (Abed Belkacem)
Il faut dire, à la décharge de ces fins observateurs de la langue, que la distinction semble aujourd'hui avoir rejoint le vaste cimetière des subtilités grammaticales tombées en désuétude. Le Robert en ligne donne sans état d'âme : « Aussi invraisemblable que cela paraisse » et « aussi riche soit-il ». Quant à Larousse, il tranche la question avec une sérénité toute lexicographique : pour exprimer la concession, « aussi » et « si » s'emploient indifféremment.
Que reste-t-il dès lors à ajouter ? Peut-être ceci : les puristes ont perdu une bataille, mais la langue, elle, continue son chemin.
Ainsi soit-il.

jeudi 14 août 2025

En mairie, en préfecture, en caisse… mais où va-t-on ?

« Rencontre en préfecture entre le syndicat patronal Syndipros (restaurateurs, organisateurs d'événements et discothèques) et les forces de l'ordre. » (Outre-mer la 1ère)

L'avez-vous remarqué ? L'homo sapiens du XXIᵉ siècle ne se rend plus à la mairie, à la préfecture ou à la caisse. Non, il va désormais en mairie, en préfecture ou en caisse. Ainsi parlent le jargon administratif et la langue commerciale contemporains, dont l'imagination prépositionnelle semble n'avoir d'égale que l'assurance.
À l'Académie française, cette vogue n'est pas passée inaperçue. Sous la rubrique Dire, ne pas dire, les sages du quai Conti s'inquiètent de l'emprise grandissante de certaines prépositions, « comme cela semble être le cas pour "en" ». Et de rappeler quelques évidences que l'usage moderne paraît parfois oublier : s'il est parfaitement légitime de ranger des fruits en caisse, de transporter des livres en caisses ou même de cultiver des orangers en caisse, c'est bien à la caisse que l'on se présente lorsqu'il s'agit de régler ses achats.
Les académiciens poursuivent en observant que, si des tournures anciennes telles que « en l'église » ou « en la cathédrale » subsistent encore çà et là, elles ne sauraient justifier la prolifération de formes comme « en mairie » ou « en préfecture ». Après tout, qui songerait spontanément à se rendre en gendarmerie, en commissariat, en cinéma ou en restaurant ?
À ce jour, le bon usage demeure donc fidèle à ses habitudes : on va à la mairie, à la préfecture et à la caisse, comme on va à la médiathèque, au théâtre ou à la piscine. Des destinations dont je ne saurais trop recommander la fréquentation à ceux qui, comme votre serviteur, commencent à tourner en rond comme un lion… en cage. Ou dans sa cage, pour les esprits que cette dernière préposition laisserait songeurs.

vendredi 1 août 2025

C'est le flou en réanimation

« Le SMUR est intervenu et a tenté de ranimer la jeune victime. » (linfo.re)

Phonétiquement voisins au point d'être souvent confondus, « ranimer » et « réanimer » n'ont pourtant jamais cessé d'alimenter les discussions sur la frontière qui sépare leurs emplois respectifs. Apparus tous deux au XVIᵉ siècle, ils n'ont toutefois pas connu le même destin. Pendant plus de trois siècles, « ranimer » a largement éclipsé son concurrent, reléguant « réanimer » à un rôle discret.
Aujourd'hui, un partage des tâches semble s'être imposé. Le verbe « réanimer » est généralement réservé au domaine médical, où il désigne l'action de rétablir les fonctions vitales d'une personne. Quant à « ranimer », il conserve les autres acceptions : redonner de la vigueur, de l'intensité, de l'éclat ou du mouvement, au sens propre comme au figuré.
On réanime donc un blessé, mais on ranime une flamme, une passion, une haine ou encore l'activité économique d'un pays. Du moins en théorie.
Car les dictionnaires, ces arbitres que l'on aimerait parfois voir parler d'une seule voix, se plaisent à entretenir une part de suspense. Là où Robert préfère réanimer un noyé, Larousse n'hésite pas à le ranimer. Une divergence de plus à verser au dossier déjà bien fourni des désaccords lexicographiques.
Il faut croire que ces deux vénérables maisons ne laissent jamais passer une occasion d'afficher leurs différences. Entre concurrents, après tout, c'est de bonne guerre.
Inutile de vous faire un dessin… animé, cela va de soi.

mercredi 30 juillet 2025

Trouble du goût

« Entre le fou de Washington, celui de Moscou, l’autre bibendum cinglé de Pyong Yang, l’ultranationaliste dégénéré de Delhi, le fou-de-Dieu de Téhéran ou le mors-moi-l’nœud de Budapest (j’en passe et des plus saumâtres), on se demande d’où viendra le premier flash final. De quoi en perdre l’appétit et le sommeil avec ! » (Zinfos974)

J'ignore quel sens exact Jules Bénard, alias Tonton Jules, a voulu donner à l'adjectif « saumâtre » au sujet de la bande de joyeux drilles – et ceux que par mégarde il aurait oubliés – qui faisait l'objet de sa chronique du 24 juillet dernier sur Zinfos974. Si c'est au sens – consacré par tous les dictionnaires usuels – de « salé, amer », je lui trouve pour une fois beaucoup de mansuétude tant les olibrius en question sont gratinés. Si, en revanche, c'est au sens de « troubles, sales », je ne peux que lui donner raison. Sur le fond, en tout cas.
Car sur la forme, il y aurait à redire. Ainsi, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française, Adolphe Thomas, au nom de tous les siens de grammairiens, nous rappelle que si « certains donnent abusivement à ce mot le sens de sale, verdâtre, en parlant de l'eau », c'est tout à fait « incorrect », pour ne pas dire impropre, ajouterais-je, histoire de me cantonner dans le thème du jour. 
Pas de quoi toutefois troubler l'usage courant, lequel n'en finit plus de répandre autour de lui l'acception fautive. On la retrouve dans la presse : 
– « L'eau non traitée du bassin présente un aspect saumâtre qui ne présage… » (guadeloupe.franceantilles.fr)
– « Vincent Cassel dans un bain saumâtre » (Le Progrès)
Mais aussi chez certains grands auteurs : 
– « L'eau qui stagne immobile et sans vie devient saumâtre et boueuse. Au contraire, l'eau vive et chantante reste pure et limpide. » (Gaspard, Melchior et Balthazard, Michel Tournier, 1980)
Loin de moi l'idée de me moquer, cela va sans dire. Comment le pourrais-je, moi qui me souviens de l'époque lointaine où le jeune et ignorant journaliste que j'étais s'est surpris à hésiter ? Je n'ai pas honte de l'avouer. Après tout, le doute n'est-il pas le sel de l'esprit » ?

samedi 26 juillet 2025

Quand singulier et pluriel s'entrechoquent…

« C’est des plats qui rappellent les moments en famille, la cuisine lontan, les saveurs de chez nous… » (linfo.re)

Les quelques courageux – Dieu merci, ils ne sont pas légion – qui ont la patience de me lire savent que je me suis rarement montré sensible aux charmes des principes à géométrie variable, surtout lorsque singulier et pluriel décident de cohabiter dans une même phrase. Les noms collectifs, sur lesquels j'ai déjà eu maintes occasions de ferrailler, en offrent une illustration parfaite. Faut-il écrire : « Une foule de Liégeois a conduit les moutons vers les Coteaux de la Citadelle » (La Dernière Heure) ou préférer : « Une foule de manifestants ont envahi la salle du conseil municipal » (Actu Le Mans) ?
Le phénomène ne se limite pas aux noms collectifs. Il affecte également les locutions présentatives « c'est » et « ce sont », dont l'usage oscille au gré des auteurs et des époques. Doit-on suivre Claude Lelouch lorsqu'il affirme que « le vrai plaisir de la vie, ce sont les surprises » ? Ou emprunter le sentier abrupt du trailer de l'impossible Kilian Jornet, pour qui « la vie, c'est des émotions » ?
J'eus beau partir en quête d'une règle infaillible, mes recherches tournèrent court. Ce ne sont – ou plutôt, ce n'est peut-être pas – les ouvrages et les sites de référence qui font défaut. Encore aurait-il fallu qu'ils parlent d'une seule voix.
À défaut d'unanimité, je retiendrai l'avis du Projet Voltaire, qui m'a semblé le plus limpide. Selon lui, lorsque « c'est » est suivi d'un nom ou d'un pronom au pluriel, l'accord avec ce pluriel est généralement préférable. Quelques exceptions subsistent toutefois : devant « nous » ou « vous », lorsqu'il est question d'heures, de sommes ou de quantités envisagées comme un tout, lorsque le pronom « en » s'intercale dans l'expression, devant certaines prépositions ou encore dans la locution figée « si ce n'est ».
Partout ailleurs, l'accord au pluriel est considéré comme « de meilleure langue » par l'Académie, sans que le singulier soit pour autant condamné aux oubliettes de l'incorrection.
Dès lors, fallait-il reprocher à Jean-Paul Sartre d'avoir écrit que « l'enfer, c'est les autres » ? Je me garderai bien de trancher. La question, comme souvent en matière de langue, relève autant du fond que de la forme. Et l'on sait combien l'un et l'autre peuvent parfois se révéler infernaux.

samedi 5 juillet 2025

Manu tape en touche

« Macron temporise sur une nouvelle dissolution. » (Zinfos974)

Sans vouloir faire offense à mon ancien confrère, je ne suis pas certain qu'il ait réellement voulu dire ce qu'il a écrit. Affirmer qu'Emmanuel Macron souhaite « temporiser sur une nouvelle dissolution » reviendrait en effet à lui prêter l'intention de renvoyer les Français aux urnes, tout en se réservant le soin d'en choisir le moment.
Or l'Académie française rappelle que temporiser, c'est « différer une action, une décision dans l'attente d'une occasion favorable, d'un temps plus propice ». Larousse et Robert, sous des formulations à peine différentes, abondent dans le même sens.
Rien ne permet pourtant d'affirmer que notre président nourrisse un tel projet. Pas davantage que l'emploi de tempérer n'aurait constitué une solution idéale. Certes, ce verbe signifie « modérer », « atténuer », « diminuer la force de » ou encore « calmer le jeu » ; mais il est fréquemment supplanté, à tort, par son paronyme temporiser, victime récurrente d'une confusion dont les médias ne sont pas les derniers propagateurs.
Au fond, le vocabulaire politique offre peut-être une explication plus simple. Dans le jargon du rugby, on dirait que notre Manu national a surtout cherché à botter en touche.

Singulière pluralité

Suite au désengagement du Département, une enveloppe de subvention de 1,8 millions d’euros avait été engagée […] (extrait d'un communiqué du conseil régional publié sur le site linfo.re). 

Le saviez-vous ? De part et d'autre de la Manche, le pluriel ne commence pas au même endroit. Chez nous, les Gaulois,, il apparaît à partir de deux ; de l'autre côté de la Manche, comme en Espagne, il prend effet dès que l'on franchit la barre de un. Résultat : quand nous payons notre litre de gazole 1,99 euro, les Britanniques déboursent, eux, 1,99 euros. Singulière différence, n'est-ce pas ?

vendredi 4 juillet 2025

Petit coup de scalpel

« Atteint d’une cardiopathie congénitale, le petit Shaurya a fêté ses quatre ans aux côtés de sa maman. Lui et sa mère sont en métropole pour son traitement. Pour rappel, il a reçu une opération du cœur le 18 avril 2025 et est encore en convalescence. » (linfo.re)

Mon interviention du jour sera courte et bénigne : un patient subit ou fait l'objet d'une opération chirurgicale, il ne la reçoit pas, même si, comme dans le cas du petit Shaurya, il s'agit d'un véritable don du ciel. La faute méritait bien un petit coup de scalpel

vendredi 27 juin 2025

La contrainte de l'usage

« Un contexte financier de plus en plus contraint » (Zinfos974)

Je m'interroge sur l'étonnante popularité dont jouit actuellement l'adjectif « contraint ». En soi, rien à redire. Après tout, ce mot rend de loyaux services lorsqu'il s'agit d'évoquer une personne obligée de faire quelque chose, gênée dans ses mouvements ou mal à l'aise dans une situation donnée.

Là où les choses se compliquent, c'est lorsqu'on lui demande d'endosser des fonctions qui ne sont manifestement pas les siennes. Le voilà désormais chargé de remplacer à lui seul toute une armée d'adjectifs pourtant parfaitement aptes au service : restreint, réduit, limité, resserré, étriqué, voire insuffisant.

Ainsi entend-on parler de budgets contraints, de pouvoirs d'achat contraints, d'effectifs contraints ou encore de nombres contraints de places disponibles. Comprenez : des budgets en baisse, des effectifs réduits ou des places peu nombreuses.

Le pauvre adjectif est désormais sollicité de toutes parts. À ce rythme, il finira lui-même par se trouver dans une situation particulièrement... contrainte.

Reste une question : nos dictionnaires usuels résisteront-ils encore longtemps à la contrainte de l'usage ?

vendredi 20 juin 2025

Rigidité cadavérique

« Des paroles qui, toujours selon lui, resteront lettres mortes, jusqu'à ce que le Département lui adresse une mise en demeure de reprendre son poste, le 10 mai 2023. » (Zinfos974)

La tentation est grande d'accorder la locution « lettre morte » lorsque le sujet auquel elle se rapporte est au pluriel. Eh bien, ce serait une erreur.

C'est du moins ce qu'affirme l'Académie française dans la neuvième édition de son dictionnaire, récemment achevée après quarante-cinq années de patient labeur :

« Lettre morte (toujours au singulier), se dit d’un texte de nature juridique (titre, pouvoir, traité, etc.) qui est devenu sans effet, qui n’a plus ni autorité ni valeur. »

Larousse (« Nos demandes sont restées lettre morte »), Robert (« Tous mes conseils sont restés lettre morte »), ainsi que Grevisse et Hanse confirment, sans autre commentaire, cette invariabilité qui pourra paraître bien singulière aux modestes usagers de la langue que nous sommes.

Précisons toutefois qu'aujourd'hui l'expression s'est largement affranchie du seul domaine juridique pour signifier, plus généralement, « ne pas être pris en compte » ou « demeurer sans effet ». En témoignent ces quelques exemples glanés au hasard de la Toile :

  • « Les promesses du PACE Bill et d'autres réformes restées lettre morte » (L'Express de Maurice) ;
  • « Nuisances à Lasclaveries : le SOS lancé au président de la République reste lettre morte » (La République des Pyrénées) ;
  • « “Les Suppliques”, pièce poignante pour que le passé ne reste pas lettre morte » (Télérama).

Ajoutons encore cet exemple emprunté à Marie-Éva de Villers :

« La réforme de l'orthographe est-elle restée lettre morte ? »

Poser la question, n'est-ce pas déjà y répondre ?

dimanche 15 juin 2025

Conclave, pas d'accord à l'horizon

« Les socialistes devront par ailleurs tenter de se mettre d'accord sur deux sujets: y aura-t-il des motions de censures du PS à l'issue du conclave sur les retraites et sur la préparation du budget ? » (Le Quotidien de La Réunion)

L'autre jour, j'écoutais sur les ondes d'une radio locale un sujet consacré à ce fameux « conclave sur les retraites » qui n'en finit plus de finir. Profitant de l'occasion, l'animateur fit remarquer, sur le ton revêche d'un professeur de lettres en fin de carrière, que le mot conclave n'était manifestement pas le terme approprié pour désigner ce type de réunion séculière.

« La langue française est riche en mots, autant s'en servir », lança-t-il, scandalisé qu'une telle entorse aux bonnes mœurs langagières puisse émaner du sommet de l'État.

Mes aïeux ! J'avoue que cette digression sémantique ne manqua pas d'éveiller ma curiosité. Passée ma surprise de voir ladite radio se découvrir une passion soudaine pour le respect du bon usage, je me tournai séance tenante vers mes vieux dictionnaires.

Pour Larousse, Littré et l'Académie française, un seul credo : le conclave est le lieu où les cardinaux s'enferment pour élire un nouveau pape et, par extension, l'assemblée ainsi réunie. Tout autre emploi relèverait donc du péché véniel, sinon mortel.

Oui, mais il se trouve toujours une éminence grise de la langue pour semer la zizanie dans le paisible jardin lexicographique. À rebours de ses coreligionnaires, Robert estime en effet qu'au sens figuré le mot peut désormais désigner toute « assemblée décisionnaire », quelle qu'en soit la nature.

En attendant que nos grands spécialistes de la langue parviennent un jour à s'accorder sur l'emploi du terme du jour — perspective qui ne me paraît guère imminente —, nos seniors continuent de se faire des cheveux blancs au sujet de leur avenir.

Après cinq mois d'intenses négociations, aucune fumée poivre et sel ne s'élève encore dans le ciel de Matignon.

samedi 14 juin 2025

Naufragés de l'espace-temps

« […] (le moratoire sur l’interdiction des produits plastiques non bio-dégradables à usage unique) a ensuite été prolongé et n’a jamais été appliqué. Maintenant, le Conseil des ministres vient de le prolonger une fois encore. Les prolongements donnent un mauvais signal aux industries polluantes qui font très peu d’efforts pour adopter les alternatifs biodégradables qui existent sur le marché local. » (L'Express de Maurice)

Deux substantifs pour un même verbe ? Aïe ! Aïe ! Voilà qui promet quelques migraines lexicales. Hélas, le cas qui nous occupe aujourd'hui ne fait pas exception. Bien que tous deux dérivent du verbe prolonger, « prolongement » et sa fausse jumelle « prolongation » sont loin d'être interchangeables.

Larousse, Robert et Littré sont unanimes : le premier relève de l'espace quand la seconde appartient au temps. On évoquera donc la prolongation d'un séjour, d'un congé, d'un délai ou, plus simplement, les prolongations d'un match. En revanche, il sera question du prolongement d'une route, d'une ligne de chemin de fer ou même du muscle occipito-frontal.

L'affaire pourrait s'arrêter là si « prolongements » n'était pas également admis au pluriel au sens de conséquences, de suites ou de rebondissements. Voilà qui nous ramène subitement sur le terrain du temps et nous renvoie à une ancienne acception du mot : « accroissement de la durée ». Cette définition, courante jusqu'au XVIe siècle, continue d'ailleurs d'être défendue mordicus par l'Académie française, qui donne l'exemple suivant : « Il a obtenu un prolongement de son contrat d'un an. »

Vous en conviendrez : la position du quai Conti n'est pas de nature à dissiper toutes les ambiguïtés.

Aussi, comme nombre de spécialistes de la langue — dont je ne fais assurément pas partie —, serais-je tenté de rallier le camp du toujours très pragmatique Bruno Dewaele lorsqu'il écrit :

« Il faut se réjouir qu'aujourd'hui un peu d'ordre ait été mis dans les attributions de l'un et de l'autre terme, après une évolution pour le moins incertaine, voire chaotique... »

Je ne saurais trop vous conseiller de prolonger votre quête de savoir sur son excellent blogue À la fortune du mot. Promis, juré : vous n'y perdrez ni votre temps... ni le fil de vos prolongations.

samedi 7 juin 2025

Porte d'Auteuil, on ne mélange pas les genres

« […] c'est bien Boisson qui a arraché le plus d'exclamations au public à chacun de ses coups droits surpuissants, dans un premier set complètement à sa main, aussi habile sur les amorties que solide au filet. (Imaz Press Réunion)

Il y a quinze jours, Loïs Boisson était inconnue du grand public. Puis, d'un coup de raquette presque magique, son nom s'est retrouvé propulsé à la une des gazettes sportives. Une 361e joueuse mondiale, française de surcroît, en demi-finale de Roland-Garros : qui l'eût cru ? Surtout à une époque où l'on nous rebat les oreilles avec la crise du tennis féminin tricolore.

À l'unisson, les médias ont salué la force de caractère de la jeune femme, son apparente insouciance, son parler franc, son coup droit de déménageur, mais aussi l'une de ses armes favorites : l'amorti du fond du court, selon les uns ; l'amortie du fond du court, selon les autres. Parfois d'ailleurs au sein d'un même journal.

En farfouillant sur la Toile, j'ai ainsi trouvé le mot employé au masculin chez L'Équipe, Le Parisien et Ouest-France. Puis je l'ai rencontré au féminin chez... L'Équipe, Le Parisien et Ouest-France. À ce stade, ce n'est plus de l'hésitation : c'est un match nul.

Alors, amorti ou amortie ?

Disons-le tout de suite : la réponse est presque aussi difficile à trouver que le geste lui-même à exécuter. Et comme souvent, les spécialistes de la langue excellent à brouiller les pistes.

Tandis que Larousse et Robert font du mot du jour un substantif exclusivement masculin, l'Académie française les prend à contre-pied et invite à opérer un distinguo plus subtil — et, reconnaissons-le, plus logique.

« Une balle amortie ou, elliptiquement et substantivement, une amortie », nous dit-elle, est une balle frappée de telle sorte qu'elle rebondisse le moins possible dans le camp adverse, au plus près du filet. En revanche, « un ballon amorti » ou « un amorti » désigne un ballon dont on freine ou arrête la course.

Faut-il en conclure qu'il existe deux langues à la porte d'Auteuil : l'une pour les habitués des tribunes populaires du Parc des Princes, l'autre pour les élégants promeneurs des allées de Roland-Garros ?

À moins que, sur ce point précis, la balle ne soit encore dans le camp de l'usage.

mercredi 21 mai 2025

La tête dans le guidon

« Rodéos à Ste-Marie : il perd le contrôle de sa motocross et percute un lampadaire, il termine en garde à vue » (linfo.re)

Encore un journaliste qui perd le contrôle de sa plume ?

Oui et... non.

Oui, si l'on se fie aux ouvrages de référence, unanimement convaincus que le motocross, avec ou sans trait d'union, désigne une « course ou randonnée effectuée en motocyclette, en terrain accidenté et en dehors des routes », pour reprendre la définition de l'Académie française.

Non, si l'on prête une oreille attentive à l'usage, ce pilote parfois téméraire qui n'hésite jamais à sortir des sentiers battus.

Et, pour une fois, il est difficile de lui donner tort.

Quiconque a fréquenté de près ou de loin les paddocks des sports mécaniques vous le confirmera : dans le jargon spécialisé, motocross ne désigne pas seulement l'épreuve elle-même. Le terme sert également à nommer la discipline dont elle relève et, au féminin, la machine pétaradante — et fort peu écologique — sur laquelle s'illustrent les pilotes.

On parlera ainsi de la Commission internationale de motocross (la discipline), d'une motocross de compétition (la machine) ou encore du motocross de Saint-Menoux (l'épreuve), qui, pour la petite histoire, a soufflé sa quarante et unième bougie le 5 mai dernier.

Rien d'étonnant, dès lors, à ce que cette évolution sémantique ait échappé aux vénérables sages du quai Conti. Après tout, ils ont d'autres chats à fouetter que des cylindres à régler.

En revanche, que Larousse et Robert soient eux aussi restés le nez dans le guidon a de quoi surprendre.

À moins qu'en la matière, les dictionnaires ne soient restés coincés dans l'ornière quand l'usage, lui, avait déjà pris un tour d'avance.

lundi 19 mai 2025

À quel(le) saint(e) se vouer ?

« Ce projet, on veut nous l'imposer dans le dos des Saint-Mariens et des Saint-Mariennes. » (linfo.re)

Ainsi parlait Richard Nirlo, réaffirmant sa volonté de voir jeter aux ordures l'encombrant projet d'installation d'un site de stockage de déchets ultimes sur sa commune. Mettons sur le compte de la colère le fait que le maire de Sainte-Marie ait, au passage, écorché le nom de ses administrés.

À sa décharge, nous ne sommes jamais à une bizarrerie près en matière de gentilés, ces termes qui désignent les habitants d'un lieu, petit ou grand, sur notre planète ou ailleurs. Qui devinerait, à moins d'y vivre, que les habitants de Saint-Bonnet-le-Château répondent au nom de Cacamerlots, que ceux de Longcochon sont des Couchetards ou qu'à Villechien vivent de paisibles Toutouvillais ?

En réalité, la formation des gentilés n'obéit à aucune règle grammaticale véritablement contraignante et laisse souvent libre cours à l'imagination. Or, Dieu sait que dans ce domaine, comme dans celui des prénoms, elle peut se montrer particulièrement féconde.

La méthode la plus... commune consiste néanmoins à conserver la racine du toponyme et à lui adjoindre un suffixe tel que -ois, -ien ou -ais. C'est ainsi qu'un beau jour les habitants de Paris devinrent les Parisiens, ceux de Caen les Caennais et ceux de Cannes les Cannois.

Les choses se compliquent lorsque le nom de la commune commence par un adjectif tel que Saint(e)-, Haut(e)- ou Petit(e)-. Doit-on parler des Haut-Garonnais ou des Haute-Garonnais ? Des Petit-Îlois ou des Petite-Îlois ?

À Sainte-Maxime, à Sainte-Foy-lès-Lyon ou encore à Sainte-Geneviève-des-Bois, on a résolu la difficulté en supprimant purement et simplement l'adjectif initial. De là sont nés les Maximois, les Fidésiens et les Génovéfains. Ce n'est pas forcément plus simple à mémoriser, mais cela évite au moins quelques accords hasardeux.

Comme si cela ne suffisait pas, des communes portant le même nom produisent parfois des gentilés différents. Si l'idée vous prend de vous installer à Sainte-Colombe, dans la Manche, vous deviendrez un Sainte-Colombien ou une Sainte-Colombienne. Dans le Lot, vous serez un Saint-Colombin ou une Saint-Colombine. Quant à la Sainte-Colombe girondine, elle a choisi une solution plus expéditive : ses habitants sont tout bonnement des Colombins et des Colombines.

La Réunion n'échappe pas à cette joyeuse cacophonie. L'île compte neuf communes dont le gentilé commence par Saint- et trois par Sainte- : Sainte-Rose, Sainte-Suzanne et celle qui nous intéresse aujourd'hui, Sainte-Marie.

Par souci de simplicité, d'harmonisation ou par le simple effet du hasard — je penche pour cette dernière hypothèse —, on a choisi de conserver intact l'adjectif Sainte-, sans distinction de sexe. De la même manière que l'on parle d'une Saint-Louisienne ou d'une Saint-Pierroise, on parlera donc d'un Sainte-Rosien, d'un Sainte-Suzannois — ou Sainte-Suzannien, selon l'historien Prosper Ève — et d'un Sainte-Marien.

N'en déplaise à votre orgueil de mâle, messieurs, que je vous invite à aller enterrer aussi profondément que possible.

samedi 10 mai 2025

Ça sent la faute...

« Calvert Leichnig est le seul producteur déclaré de cardamone de La Réunion. » (linfo.re)

La faute reproduite ci-dessus me rappelle un souvenir déjà ancien. Un jour, accompagné de mon épouse, je visitais le sublime Jardin des parfums et des épices de Saint-Philippe. Nous nous apprêtions à quitter cette délicieuse caverne d'Ali Baba des senteurs lorsque mon regard fut attiré par une série de produits élaborés à partir de la... « cardamone ».

L'émoi fut immédiat.

Je me précipitai vers la charmante personne chargée de l'accueil afin de lui signaler que le nom du condiment en question — héritier du latin cardamomum et du grec kardamômon, tout de même ! — ne s'écrivait ni ne se prononçait « cardamone », mais bien « cardamome ». La présence, dans cette épice aux vertus stimulantes et digestives de graines d'amomes semblait plaider suffisamment en faveur de cette graphie.

Ma démonstration fut accueillie avec une courtoisie irréprochable et une efficacité beaucoup plus discutable.

Bien des années après mon agréable mais vain passage, le site internet du lieu continue en effet de vanter ce « trésor de la nature réunionnaise », ses fougères, ses orchidées, ses palmiers, ses arbres fruitiers, ses plantes à parfum et à épices, le vétiver, l'ylang-ylang, le giroflier, la vanille et la toujours fautive « cardamone ».

Force est de constater que cette entorse à l'orthographe ne semble en rien altérer le plaisir des visiteurs, qui continuent d'affluer vers ce magnifique jardin que je ne saurais trop vous recommander.

Après tout, peu importe le mot inscrit sur le flacon, pourvu que l'on ait l'ivresse des sens.

vendredi 9 mai 2025

Le pléonasme ne connaît pas la crise

« Éducation, santé, services publics, droits des travailleurs, conditions de travail, récession économique dans certains secteurs, rien ne s'arrange en Guadeloupe comme dans l'Hexagone. » (Outre-mer la 1ère)

Le pléonasme, lui, ne connaît décidément pas la crise.

Dans la série « Le trop est parfois l'ennemi du bien », je vous présente aujourd'hui l'expression « récession économique », formule aussi répandue que fautive.

Avouez que la tentation vous a déjà effleurés d'accoler ces deux mots. Après tout, ils semblent faits pour s'entendre. Pourtant, leur union n'est rien d'autre qu'une grossière redondance.

Car lorsqu'elle ne désigne pas, en astronomie, l'éloignement progressif des corps célestes, la récession est, par définition, une baisse de l'activité économique. Sur ce point, l'Académie française, Larousse, Robert et leurs confrères parlent d'une seule voix.

Autrement dit, évoquer une « récession économique », c'est parler d'une diminution de l'activité économique... économique. Ou d'un recul économique... économique. Voire d'un fléchissement économique... économique.

À force de vouloir en rajouter, on finit par répéter ce qui est déjà dit.

En cette époque où chacun est invité à traquer le gaspillage sous toutes ses formes, pourquoi ne pas commencer par économiser quelques mots ? Votre encre, votre salive et la langue française ne s'en porteront que mieux.

mercredi 30 avril 2025

Un besoin urgent d'adaptation

« Leur progression repose sur une acclimatation rigoureuse. Depuis le camp de base de l’Everest, situé à 5 364 mètres d’altitude, ils réalisent actuellement des rotations vers les camps supérieurs. » (linfo.re)

Deux substantifs (acclimatation, acclimatement) pour un même verbe (acclimater) : ouh là là ! Voilà qui sent déjà la complication lexicale à plein nez.

À quelques nuances près, les spécialistes de la langue s'accordent pourtant à distinguer les deux termes. Selon eux, l'acclimatation supposerait l'intervention de l'homme, tandis que l'acclimatement relèverait d'un processus spontané. On parlera ainsi de l'acclimatation d'un ours de l'Oural à la douceur des Pyrénées, mais de l'acclimatement de l'homme au froid polaire. Le premier bénéficiera d'un sérieux coup de pouce humain ; le second devra compter sur ses seules ressources... et sur quelques vêtements chauds.

L'affaire serait entendue si l'usage ne s'était pas chargé de brouiller les cartes.

Car aujourd'hui, acclimatation a largement débordé son domaine d'origine pour désigner toute forme d'adaptation à un nouvel environnement, qu'il s'agisse d'une plante, d'un animal ou d'un être humain. Quant à son concurrent, il semble avoir été placé en hibernation prolongée.

Un rapide détour sur la Toile suffit à prendre la mesure du phénomène : au cours du seul mois écoulé, j'ai relevé quarante-cinq occurrences d'acclimatation... contre aucune pour acclimatement.

Le verdict est sans appel.

Après avoir longtemps expliqué aux locuteurs comment distinguer les deux termes, nos grands spécialistes de la langue vont peut-être devoir, à leur tour, faire preuve d'un peu... d'acclimatation.

vendredi 25 avril 2025

Les lettres muettes, ça vous parle ?

« Ni nous, ni nos voisins mauriciens, n'avons vocation à prendre partie dans ces affrontements qui ne feront que déstabiliser nos peuples et nos territoires. » (Zinfos974)

Les lettres muettes, ça vous parle ?

Le drame avec ces demoiselles, c'est que, par définition, elles ne nous disent rien. À l'oral, du moins. Car à l'écrit, elles sont rarement là par hasard. Bien souvent, elles portent du sens, et leur omission — ou leur apparition intempestive — peut entraîner de sérieuses méprises.

Riz ou ris ? Différent ou différend ? Dessin ou dessein ? On ne compte plus les confusions provoquées par ces homophones qui avancent masqués.

Prenons les substantifs parti et partie, très présents dans notre langue de tous les jours. Doit-on écrire « prendre parti » ou « prendre partie » ? « Prendre à parti » ou « prendre à partie » ? La question a probablement traversé l'esprit de chacun d'entre nous.

Sachez donc que dans « tirer parti de », le nom masculin parti désigne le bénéfice, le profit ou l'avantage que l'on retire d'une situation. Dans « prendre parti », il exprime l'idée d'un choix, d'une prise de position. Quant au « parti pris », il renvoie à une opinion arrêtée, à un jugement préconçu.

En revanche, dans les expressions « prendre à partie » et « être juge et partie », nous avons affaire au substantif féminin partie, hérité du vocabulaire juridique. Il désigne l'une des personnes engagées dans un procès ou, plus largement, dans un différend.

Une simple lettre muette suffit donc à faire passer du camp des opinions à celui des adversaires.

J'espère que ce modeste billet vous aidera à ne plus vous en remettre à la seule bienveillance du hasard. Et si ce n'est pas le cas, j'essaierai d'en prendre mon parti.

samedi 19 avril 2025

L'avenir sur le banc des accusés

« On n’est pas à l’abri que cela recommence à l’avenir. » (linfo.re)

On n'est décidément à l'abri de rien. Pas même de voir l'avocate d'un détenu violent prise en flagrant délit de pléonasme.

Les faits sont pourtant accablants.

S'adressant à la cour, l'intéressée a en effet déclaré que son client ne recommencerait pas « à l'avenir ». Or, nul besoin de me lancer dans une interminable plaidoirie pour convaincre mesdames et messieurs les jurés de la langue que cette locution constitue, dans l'affaire qui nous occupe, un effet de manche parfaitement superflu.

Un simple « recommencera » eût amplement suffi. Car enfin, à moins de disposer d'étonnantes facultés rétrospectives, on recommence toujours... dans l'avenir.

L'accusation est d'ailleurs en mesure de produire d'autres pièces à conviction.

Il n'est pas rare d'entendre parler de projets d'avenir, de perspectives d'avenir ou encore de projections d'avenir. Comme si les projets concernaient le passé, les perspectives le présent et les projections l'archéologie.

Ajoutons à cela ce bel avenir que nous aurions « devant nous » et dans lequel, Dieu sait pourquoi, nous semblons parfois « entrer ». À reculons, qui plus est.

Le verdict ne fait guère de doute : le pléonasme bénéficie encore de nombreuses circonstances atténuantes dans l'usage courant.

Mais pour combien de temps ?

dimanche 13 avril 2025

Salutations non agréées

« Dans cette attente, qui j’espère sera rapide, je vous prie d’agréer Monsieur le Président l’expression de mes salutations distinguées. » (Freedom)  

Il est loin le temps où un certain Jacob de Banc, marchand de son état, écrivait à Mme de La Mothe :

« Je vous prie aussi de faire mes très humbles baisemains à Mademoiselle de la Buffière. Je suis, avec tout le respect possible, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur. »

À chaque époque son code des bonnes manières.

De nos jours, les formules empesées ont cédé la place à des congés plus expéditifs et souvent plus impersonnels : « Respectueusement », « Sincèrement », « Mes amitiés », « Bien cordialement », « À + », « Bye », « Ciao » ou encore le très envahissant « Bien à vous », lequel semble se multiplier à vue d'œil dans nos boîtes aux lettres, réelles comme virtuelles.

Parmi toutes ces formules destinées à clore nos échanges épistolaires ou numériques, il en est toutefois une qu'il vaudrait mieux éviter.

N'écrivez donc jamais : « Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de mes salutations », fussent-elles distinguées, respectueuses, sincères ou cordiales. Les spécialistes de la langue risqueraient de vous regarder d'un très mauvais œil.

La raison ? Cette tournure résulte du croisement malencontreux de deux formules parfaitement correctes : « Veuillez agréer l'expression de mes sentiments » et « Veuillez agréer mes salutations ».

L'Académie française, qui affirme pourtant n'exercer « aucun magistère en matière de codes sociaux », rappelle qu'on ne peut transmettre que l'expression d'un sentiment ou d'une attitude — respect, hommage, gratitude, considération, etc. En revanche, les salutations ne s'expriment pas : elles se présentent. On dira donc « Veuillez agréer mes salutations », mais non « l'expression de mes salutations », que les immortels qualifient sans détour de « non-sens ».

Est-il besoin de préciser que, dans l'usage courant, la bougresse continue de circuler comme une lettre à la poste ?

À bientôt !

jeudi 10 avril 2025

La manie d'en dire trop

Lus ces derniers jours : « Dans un communiqué, le maire de la commune Maurice Gironcel a réagi en expliquant avoir appris par la presse, "avec surprise et étonnement" » (Imaz Press Réunion)
« Le maire de la commune, Maurice Gironcel, se dit abasourdi, les administrés ne cachent pas leur déception. » (linfo.re)

Arrêtez-moi si je me trompe, mais, jusqu'à preuve du contraire, un principal dirige un collège, un proviseur est à la tête d'un lycée et un maire administre... une commune.

Alors pourquoi éprouver le besoin de le préciser ?

Il faut croire qu'à force de craindre de ne pas en dire assez, l'usager de la langue finit parfois par en dire trop. Ainsi voit-on fleurir dans la presse et ailleurs des formules telles que « le maire de la commune », comme s'il pouvait être le maire d'un canton, d'un département ou d'une recette de cuisine.

Le pléonasme du jour est d'autant plus redoutable qu'il passe inaperçu. Qui s'étonne encore de lire que « le maire de la commune » a inauguré une école, présenté ses vœux ou défendu son budget ?

Personne, ou presque.

À tel point que l'expression circule aujourd'hui avec une aisance remarquable. Elle franchit les colonnes des journaux, les micros des radios et les écrans de télévision aussi facilement qu'un budget annuel au conseil municipal de Sainte-Suzanne, lequel, si j'en crois certains articles de presse récents, ne semblerait guère plus regardant sur le fond que sur la forme.

Décidément, les mots aussi ont parfois tendance à voter les crédits sans examiner les dépenses.

mercredi 9 avril 2025

Les dessous d'un héritage

« Deux portraits croisés, deux témoignages qui se complètent et se rejoignent autour du même désir de transmettre ce dont elles ont hérité avec parfois des moments de doutes, de déception. » (Outre-mer la 1ère)

« Une langue est faite pour transmettre le meilleur d'hier à ceux qui viendront demain. »

Comment ne pas souscrire à cette belle affirmation de Dominique Noguez ? L'honnêteté oblige toutefois à reconnaître que les termes du testament ne sont pas toujours d'une clarté absolue.

Prenons le cas du verbe hériterGénération après génération, les spécialistes de la langue semblent s'accorder sur un premier point : lorsque le verbe est suivi du nom du donateur, celui-ci doit être introduit par la préposition de.

Jean-Claude a hérité de sa tante.

Ils sont tout aussi unanimes à considérer que, lorsque le donateur et l'objet de la succession sont exprimés simultanément, il convient de recourir à la construction hériter quelque chose de quelqu'un.

Jean-Claude a hérité l'âne de sa tante.

Cette tournure aurait le mérite d'éviter la répétition de la préposition de et, par conséquent, toute ambiguïté entre les deux compléments.

Mouais...

Même si l'espèce humaine ne cessera jamais de me surprendre, je la crois encore suffisamment bien constituée pour comprendre que dans une phrase comme :

Jean-Claude a hérité de l'âne de sa tante, 

 c'est bien l'équidé — et non la respectable parente — qui constitue l'embarrassant objet de l'héritage. Mais toute belle unanimité est vouée à se fissurer un jour.

Les divergences apparaissent dès lors que hériter n'a plus pour complément que l'objet transmis. Tandis que la majorité des autorités linguistiques — Académie française, Girodet, Colin, Capelovici, Thomas et consorts — juge obligatoire l'emploi de la préposition de, une minorité emmenée par Hanse et Grevisse admet également la construction directe :

Jean-Claude a hérité d'un âne.

Jean-Claude a hérité un âne.

Dans les deux cas, je souhaite d'ailleurs bon courage à Jean-Claude.

Les dissidents rappellent en effet que hériter, issu du latin chrétien hereditare, a d'abord signifié « donner quelque chose en héritage », avant de prendre le sens de « recevoir » ou « recueillir », deux verbes qui appellent naturellement un complément d'objet direct. À l'époque, précise Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française, on héritait une tradition, des idées ou des coutumes. La construction hériter quelque chose constituerait donc la survivance d'un état ancien de la langue.

Aujourd'hui, l'usage semble pourtant avoir largement tranché en faveur de hériter de quelque choseQuelques auteurs et, plus rarement, certains médias continuent néanmoins d'entretenir cette discrète survivance du passé. Pas plus tard que le 23 décembre dernier, Le Figaro écrivait ainsi :

« Près d'un an après avoir quitté Matignon, la députée du Calvados hérite le portefeuille de l'Éducation nationale. »

Insécurité dans les établissements scolaires, harcèlement, malaise enseignant, crise des vocations, recul du niveau des élèves, polémiques autour de Parcoursup...

À bien y regarder, le legs avait tout du cadeau empoisonné.

Ainsi soit-il !

  «  C’est pourquoi la désignation d’un DRH –  aussi expérimenté soit-il – à la présidence d’Airport Holdings Ltd (AHL) soulève une interro...