vendredi 21 juin 2024

« Quel...que », oui mais lequel ?

Lu lundi : « Nous avons également saisi l'occasion de leur rappeler l'importance des valeurs familiales et de la place essentielle qu'occupe un papa dans nos vies quelque soit notre âge", confie Citalis. »
(Imaz Press Réunion)

L'erreur est indémodable. Elle figure d'ailleurs en bonne place dans tous les quiz ou ouvrages consacrés aux pièges du français et ce,… quel qu'en soit l'auteur. C'est dire sa « dangerosité » auprès des usagers de la langue que nous sommes. Et je ne me fais aucune illusion : ce n'est pas cette modeste chronique qui suffira à stopper les ravages causés par la confusion entre les homophones « quel que » et « quelque », lesquels, sur le plan grammatical, n'ont pourtant rien en commun. 

Commençons par le premier nommé. L'adjectif relatif « quel que » (en deux mots), car telle est sa fonction, équivaut, à quelques nuances près, à « n'importe quel », « peu importe ». Ainsi, Quel que soit le temps qu'il fait, il s'astreint à deux heures de marche quotidiennes revient à dire Peu importe le temps qu'il fait, il s'astreint à deux heures de marche quotidiennes ou Il s'astreint à deux heures de marche quotidiennes par n'importe quel temps. 
« Quel que » a la particularité de toujours précéder un pronom personnel ou un verbe conjugué au subjonctif, le plus souvent l'auxiliaire « être ». Enfin, considéré comme un attribut du sujet, il s'accorde logiquement avec ce dernier. C'est donc lui qu'il convenait de trouver dans la phrase citée en introduction :  « […] de leur rappeler l'importance des valeurs familiales et de la place essentielle qu'occupe un papa dans nos vies quel que soit notre âge. »

De par ses emplois multiples, son presque sosie « quelque » (en un mot) offre un profil autrement complexe, au point de devenir très vite un casse-tête pour qui ne maîtrise pas ses nuances. Déterminant, il s'emploie logiquement au pluriel au sens de « plusieurs » et au singulier lorsqu'il signifie « un certain ». 
Quelques (plusieurs) centaines de manifestants ont défilé dans les rues de la commune.
J'ai eu quelque (une certaine) peine à le reconnaître. (Larousse)
Nous ne nous pas revus depuis quelque temps.
Il s'accorde également quand il est suivi d'un nom, lui-même suivi de « que ». 
Quelques amis qui m'aient trahis, je garde encore la foi en l'être humain.
Mais « quelque » peut aussi endosser l'habit d'adverbe au sens de « environ ». Dans ce cas, bien entendu, il ne varie pas au pluriel.  
Quelque (environ) 500 manifestants ont défilé dans les rues de la commune. 
Suivi d'un adjectif et de « que », il devient synonyme de « si » et là encore, il ne s'accorde évidemment pas. 
Quelque bienveillants qu'ils soient, ils voient souvent leur patience mise à rude épreuve. 

Voilà qui met un point final à ma prose du jour. Espérant que ces quelques lignes auront suscité en vous quelque intérêt, je vous laisse. Le moment est venu pour moi d'aller me consacrer aux quelque deux heures de marche auxquelles je m'astreins chaque jour, quelque part, là-bas, le long du magnifique littoral sainte-marien. Et ce, quelle que soit la couleur du ciel…

mercredi 19 juin 2024

Pour tout renseignement...

Lu la semaine dernière : « Pour la procédure en ligne, l’électeur se rend sur le site internet www.maprocuration.gouv.fr, renseigne les informations et obtient un code. » (Outre-mer la 1ère)


J'ai un petit faible pour les employé(e)s de La Poste. Je les trouve très serviables, pas vous ? J'ai encore pu le constater pas plus tard que vendredi dernier. Aussi, quand la gentille dame qui me guidait dans mes démarches me demanda de « renseigner le formulaire » dont elle avait besoin, je me contentai, par bienveillance, d'accuser réception, me disant que toute remarque langagière de ma part resterait sans doute lettre morte. 

Elle m'aurait d'ailleurs pris pour un vieux timbré. Il est vrai qu'à l'oral comme à l'écrit, l'expression « renseigner quelque chose » s'est répandue à vitesse virale dans toutes les administrations de France, de Navarre et par ricochet, de La Réunion. Et ça a le don d'agacer certains amoureux du bien-parler. Prenez Alfred Gilder ! Dans son livre Les 300 plus belles… à ne pas faire, il déclare sans ménagement : « Renseigner la feuille d'imposition, non ! on la remplit, de même qu'on remplit un questionnaire, on y répond. On renseigne quelqu'un et non une chose. » Et pan ! Hanse (Dictionnaire des difficultés du français) y va lui aussi de son couplet réprobateur : « On entend parfois "renseigner une fiche" pour "remplir une fiche". On ne fournit pourtant pas à la fiche les renseignements qu'elle demande. » Quant à Littré, il préfère ignorer le tour critiqué, mais son silence en dit long sur l'intérêt qu'il lui porte. 

L'affaire serait classée si nos Dupond et Dupont de la langue, Larousse et Robert, n'étaient passés par-là, faut-il s'en étonner ? Selon eux, il n'y aurait plus rien de blâmable à employer « renseigner » au sens de « compléter avec les informations appropriées », nous dit le premier, ou de « remplir avec l'information attendue », renchérit le second. Exemples choisis : renseigner une fiche (Robert), renseigner un formulaire (Larousse). 

Bien évidemment, vous vous en doutez, l'Académie ne l'entend pas de cette oreille. Mais comme l'heure passe et que j'ai des milliers de choses à faire, je vous invite à vous rendre à la rubrique Dire, ne pas dire de son site internet. Vous trouverez sur le sujet tous les renseignements complémentaires que vous désirez. 

mardi 18 juin 2024

La peau des fesses

Entendu récemment : « Au fil des témoignages, les accusations se sont réduites à peau de chagrin. » (RTL)

Coup de peau… Pour une fois, je ne vais pas vous tanner avec une obscure et indigeste règle grammaticale, mais vous parler d'une expression – une de plus – qui s'est perdue en chemin. Peut-être l'avez-vous remarqué, il n'est plus un jour que Dieu fait sans que l'on croise dans la presse écrite des phrases du genre : « La hausse de la Bourse de Paris réduite à peau de chagrin » (Les Échos), « la dermatologie, une spécialité réduite à peau de chagrin » (Libération), ou encore « à Ouistreham, les activités nautiques réduites à peau de chagrin pour les écoliers » (Ouest-France). Et j'en suis réduit à une immense perplexité tant je ne trouve aucune raison logique à cette abusive déformation. 
Pour rappel, l'expression originelle, la vraie, la seule attestée, même de nos jours permissifs, est : « comme (une) peau de chagrin » dans laquelle le chagrin en question n'a rien à voir avec celui qui « ne nourrit pas, mais fait grossir », chantait Barbara. Emprunté du turc sagri (croupe d'un animal et par métonymie, la peau de l'animal elle-même), le mot est devenu « sagrin » dans notre vocabulaire (XVIe s.), puis « chagrain » (XVIIe). Il désignait le cuir fait à partir de la peau de la croupe de l'âne, de la chèvre, du cheval ou du mulet, selon les versions, qui servait à fabriquer tambours, chaussures, sacs ou reliures de livres. 
On doit la notion de réduction à Honoré de Balzac et à son célèbre roman Peau de chagrin (1831). Dans « cette fresque réaliste de la situation politique dans la France de 1830 » invitant le lecteur « à méditer sur la force de la volonté, du désir et de l'ambition », décrit Hachette, Balzac raconte la lente déchéance de Raphaël de Valentin, jeune homme ambitionnant de devenir un grand écrivain, mais qui, influencé par son ami Rastignac, sombre dans une vie de débauche. Sans le sou, désespéré, il trouve chez un antiquaire une peau de chagrin lui permettant d'exaucer tous ses souhaits. Mais à chaque vœu réalisé, la peau se réduit en même temps que la vie de son propriétaire, jusqu'à ce que les deux finissent par disparaître. 
Depuis lors, l'expression « comme peau de chagrin » s'est popularisée pour évoquer une chose qui ne cesse de s'amenuiser : notre confiance dans les discours politiques, par exemple, notre pouvoir d'achat, nos espoirs d'une vie meilleure, le respect de la langue française… tout ce qui fait qu'affligés par notre triste sort, nous n'avons plus que les yeux pour pleurer. 

samedi 15 juin 2024

Des goûts et des accords

Lu cette semaine : « Une bonne centaine de personne (sic) s’est réunie au jardin de l’Etat à Saint-Denis pour l’étape finale du relais de la flamme olympique. » (linfo.re)

Sujet au singulier (une centaine), verbe au singulier (s'est réunie). Tout va pour le mieux dans le meilleur des mots, n'est-il pas ? Eh bien, que nenni ! Le croire serait oublier un peu vite que la langue française est championne olympique de la subtilité – ou de la torture de cerveau – et que le sujet dont il est question est justement un drôle de sujet. Au même titre que « bande, foule, horde, multitude, nuée, partie, majorité, colonie, cortège, nombre, ribambelle, totalité, troupeau » et des dizaines d'autres, « centaine » est en effet ce que l'on appelle un nom collectif, en décrypté, « un nom au singulier représentant une quantité plurielle d'individus ou d'objets », éclaire de sa flamme Le Robert en ligne.
Lorsqu'il est employé seul, le nom collectif est naturellement suivi d'un verbe au singulier. « La troupe bivouaquait près de la rivière. » Une exception (déjà !) : la locution « la plupart », qui, employée sans complément ou avec un complément au pluriel, exige un accord verbal au pluriel : « la plupart sont encore en vie », « la plupart des personnes interrogées sont toujours en vie ». Mais on écrira à bon droit : « La plupart de son temps libre est consacré au sport. » Fin de la parenthèse. 
Pour tous les autres noms collectifs, de deux choses l'une : ou ledit nom est précédé par un déterminant défini, possessif ou démonstratif et c'est lui qui guide l'accord (« La foule des manifestants s'est dirigée vers l'hôtel de ville), ou il est précédé par un déterminant indéfini (un, une) et dans ce cas, l'accord ne dépend plus des règles grammaticales mais du sens et de la logique de la phrase, on parle d'accord par syllepse, déjà évoqué dans un billet publié il y a un peu plus de deux ans (https://moucatalire.blogspot.com/2022/03/laccord-moitie-vide-moitie-plein.html). Il faut alors se poser la question suivante : qui cherche-t-on à mettre en exergue : le nom collectif ou son complément ? 
Exemples : 
« Une foule de manifestants s'est dirigée vers l'hôtel de ville » (les manifestants sont ici considérés comme un tout, on met donc l'accent sur la foule).
« Une foule de manifestants se sont exprimés contre la réforme des retraites » (les manifestants sont cette fois considérés dans leur pluralité : chacun s'exprime contre la réforme). 
Il est à noter que dans de nombreux cas, l'accord peut se faire tout aussi bien avec le nom collectif qu'avec le complément. Tout dépend de l'intention de l'auteur. « Un grand nombre de soldats fut tué dans ce combat », écrit Littré ; « un grand nombre de soldats périrent dans ce combat », préfère l'Académie. Des goûts et des accords…

vendredi 14 juin 2024

Pas de quoi se faire de l'habile

Lu il y a quelques jours : « Les fautes sont bien réparties entre le rythme effréné des Parisiennes, leur facilité naturelle dans les transitions et leur habilité à sept mètres, et la cible qui s'abandonne pour les Réunionnaises. » (clicanoo.re)

Sûr que notre journaliste a dû se « faire de l'habile » en découvrant publiée dans les colonnes du Journal de l'île sa bévue du jour. Mais il était trop tard. Le mal était fait. Le mal ? Avoir confondu le substantif ou participe passé « habilité » (aptitude légale à, doté de la capacité officielle à réaliser une action) avec son paronyme « habileté » (adresse, doigté). Une malencontreuse coquille à mettre davantage sur le compte de la fatigue que d'une méconnaissance de la langue française, cela va sans dire. Loin de moi, donc, l'idée de tirer à ballons rouges sur l'infortune de mon ancien confrère. Au nom de quoi serais-je habilité à juger l'(in)habileté d'autrui ?

jeudi 13 juin 2024

Ne crions pas victoire !

Lu il y a quelques jours : « COSPN reste invincible. » (Midi Madagascar)

« Finale de Ligue des champions : le Real Madrid, encore et toujours invincible » (Sud Ouest)
« Toulouse. Le Stade Toulousain n'est plus invincible » (La Dépêche)
« Ligue Europa : Leverkusen reste invincible et va en finale contre l'Atalanta Bergame » (L'Express de Maurice)
La presse sportive est décidément imbattable sur le terrain des dérives langagières. J'en veux pour preuve cette manie actuelle – une de plus ! – qui consiste à faire endosser abusivement à l'adjectif « invincible » le maillot de son cousin  « invaincu ». Or, si le premier traduit un état de fait inaltérable, le second repose uniquement sur un constat dressé à partir d'évènements passés. En revanche, il ne présage en rien un avenir radieux. Par exemple, dire que le Paris Saint-Germain est invaincu n'a pour autre but que de traduire les bonnes performances du club de la capitale sur une période donnée ; prétendre qu'il est invincible... relève du fantasme.
Quant aux supporters de la langue française, il y a beau temps qu'ils ne rêvent plus. Ils se sont résignés à vivre au rythme des défaites. 

mardi 11 juin 2024

Évidence trompeuse

Lu dimanche : « Une tâche loin d'être évidente, se rendre dans une administration est toujours une difficulté pour ce jeune en raison de son handicap. » (Outre-mer la 1ère)

L'Académie et les puristes le condamnent. Robert l'ignore, ce qui revient à le condamner. Littré et Larousse le qualifient de « familier », mais le mentionnent tout de même, une manière déguisée de l'adouber ou au contraire, de dire « je vous dis qu'on le dit, mais il est préférable de ne pas le dire ». Of course ! Quoi qu'il en soit, il y a de toute évidence désaccord entre les linguistes au sujet de l'emploi de l'adjectif « évident » (« qui est une certitude absolue », « flagrant », « manifeste », « criant »…) au sens de « facile » et par ricochet, du bien-fondé de l'expression populaire « ce n'est pas évident » là où « ce n'est pas facile » eût fait l'affaire. 
« Pour cela, il faudra convaincre l'AC Milan de lâcher son latéral gauche, ce qui s'annonce pas évident compte tenu de l'importance de l'ancien joueur du Real Madrid. » (Le 10sport)
« Pour cela, il faudra convaincre l'AC Milan de lâcher son latéral gauche, ce qui s'annonce pas évident compte tenu de l'importance de l'ancien joueur du Real Madrid. » (Ouest-France)
« Il n’est pas évident de trouver ses réalisations sur Internet (1), noyées dans la masse de vidéos […] » (Sud Ouest)
Au vu des extraits d'articles ci-dessus, il est évident que la nuance ne s'est pas imposée à l'esprit de tous les usagers de la langue.  

lundi 10 juin 2024

On s'éparpille !

La nature a horreur du vide. Enfin, à ce qu'il paraît. Nous serions fondés à en douter à la vue des tribunes « clairsemées » (selon Le Parisien, Ouest-France, La Dépêche ou encore L'Indépendant) de Roland-Garros, vendredi soir, lors de la demi-finale en clair-obscur entre Alexander Zverev et Casper Ruud. Il faut croire que les belles dames et beaux messieurs de la porte d'Auteuil, d'ordinaire si prompts à se montrer dans les travées mondaines de « Roland », étaient allés se faire voir ailleurs. 
Le même jour, et non loin de là, ce n'était pas non plus la grande affluence (200 députés présents sur 577) à l'Assemblée nationale, théâtre du discours du chef d'État ukrainien Volodymyr Zelensky. « Pourquoi l'hémicycle était si clairsemé ? » s'interrogeait d'ailleurs L'Express. Peut-être en raison de la concurrence du choc Alcaraz-Sinner à Roland-Garros qui, elle, a fait le plein ? Mais peu importe. Ce n'est pas le sujet du jour, vous vous en doutez. Au travers de ces deux exemples inspirés par l'actualité, je voulais en réalité vous sensibiliser au sens réel de l'adjectif « clairsemé », que l'Académie définit ainsi :
En parlant des végétaux, disséminé, peu dru, peu dense. Du blé clairsemé. De l’avoine clairsemée. Un verger aux arbres clairsemés. Par analogie. Des cheveux clairsemés.
Et au figuré : peu nombreux. Les spectateurs sont clairsemés dans la salle. Une assistance clairsemée. Une population clairsemée.
L'affaire est donc claire. De la même manière qu' « achalandé » fait référence au nombre de clients d'un magasin ou d'un étal et non à la quantité des marchandises en vente, qu' « éponyme » se rapporte à celui qui donne son nom (un auteur éponyme) et non à celui qui le reçoit, c'est le contenu qui est clairsemé et non le contenant :  les arbres et non la forêt, le public et non les tribunes, les députés et non l'hémicycle, ce que nous confirment en bloc l'ensemble des lexicographes. Après cela, on ne pourra surtout pas leur reprocher de pratiquer la politique de la chaise vide. 

mercredi 5 juin 2024

Perversions électorales

Lu samedi dernier : « Le jour des élections, j’avais publié ce billet satyrique et prémonitoire pour remettre à sa place le prezida de la CENI qui se glorifiait de l’enthousiasme des citoyens à aller voter. » (Madagascar Tribune)

Vices de forme, actes d'inconduite, viols de la loi, nous connaissons tous les mœurs interlopes qui pervertissent depuis toujours le processus électoral malgache. Justifient-elles pour autant que l'on consacre un « billet satyrique » au scrutin législatif du 29 mai dernier ? Je n'y mettrais pas ma carte d'électeur au feu. Je serais davantage porté à croire que l'auteur dudit billet a tout simplement glissé le mauvais bulletin dans l'urne au moment de choisir entre deux redoutables candidats à la confusion sémantique : l'adjectif « satirique » et son pervers homophone « satyrique ». 
Le premier, pour rappel, qualifie tout discours, tout écrit, relevant de la satire, autrement dit, d'une vive critique, d'une raillerie acerbe. Le second nous renvoie quant à lui aux Satyres, créatures lubriques de la mythologie grecque, mi-hommes mi-bêtes, le plus souvent représentées dotées de cornes, de longues oreilles pointues, d’une queue et de pieds de bouc ou de chèvre, selon les versions. On les retrouve figurées dans les drames… satyriques (tiens, tiens !), pièces tragicomiques à la gloire de Dionysos. Peut-être faut-il y voir l'une des raisons pour lesquelles les termes « satire » et « satyre » furent un temps en concurrence avant de prendre des routes distinctes au milieu de XVIIIe siècle : à la « satire » l'ironie, au « satyre » la lubricité et l'obscénité. 
Il n'en demeure pas moins que les deux lascars n'en finissent pas d'entretenir la confusion. Pour preuve, ces quelques échantillons puisés  la presse numérique : 
« À l'Athénée, elle fait en cette rentrée théâtrale d'automne un pari gonflé, en s'attaquant à une pièce satyrique tardive de Jean Anouilh (1910-1987), « La Culotte » (1978). » (Les Échos)
« Sous la fresque, le graffeur Lekto indique qu'il s'agit d'une œuvre satyrique. » (Midi Libre)
« Inspirée par le roman satyrique crée par Jonathan Swift en 1721, la troupe catalyse et modernise le propos sur la folie du monde actuel, toujours avec un humour anglais décalé. » (Ouest-France)
Alors, que mon ancien confrère de la Grande Île se rassure. Il n'est pas le premier et ne sera pas le dernier à se laisser ainsi piéger. Je vous en ficherais mon billet. 

samedi 1 juin 2024

Henri J. se loupe au décollage

Lu il y a trois jours : « Ce sont les séquences « à pas forcés » que nous nous sommes fixés pour vous permettre de trouver désormais toute l’information, l’analyse et la réflexion, que vous êtes en droit d’attendre du premier journal de l’île. » (Le Quotidien de La Réunion)

Ce n'est pas parce que l'on rêve de faire d'un ULM rouillé une rutilante « fusée à trois étages » que l'on n'a pas les pieds sur terre. Henri Jacques Nijdam, le nouvel homme fort du Quotidien, en est la preuve vivante. L'homme a l'air plutôt sympathique. Il a des idées, et des bonnes, paraît-il. Et pas question pour lui de brûler les étapes. En témoigne le message aguicheur qu'il ne cesse de répéter depuis son arrivée aux commandes du premier journal de l'île : « Trois semaines, trois mois, trois ans ». Mardi dernier, il a d'ailleurs saisi sa plus belle plume (enfin, celle que ses prédécesseurs ne lui ont pas confisquée) pour rappeler les grands chapitres de son spatial projet.
Sur le fond, pas grand-chose à jeter. « « Plus (au sens de « davantage », cela va sans dire) d’actualités, plus de réflexion, plus d’ouverture sur le monde », une vision « Est-Ouest et non plus seulement Nord-Sud », et à plus long terme, une « véritable transformation digitale » du Quotidien. Rien que de louables résolutions, en somme, toutes visant à redresser la trajectoire du « Quot », comme le surnomment les gens du Journal de l'île !
Sur la forme, en revanche, on repassera. Fautes d'orthographe, de typographie, de syntaxe : le successeur de Carole Chane-Ki-Chune eût été bien inspiré de ne pas mettre le fuselage avant le moteur et de consacrer trois minutes à faire relire – et corriger – sa copie avant de l'expédier dans la galaxie numérique. Cela nous aurait – peut-être – évité ce « que nous nous sommes fixés » qui n'aura pas manqué de chagriner tout lecteur au fait de l'accord des verbes pronominaux. 
Je ne vais pas reprendre par le menu cette règle qui, je vous l'accorde, compte parmi les plus indigestes de la grammaire française. Je lui ai déjà consacré plusieurs billets que je  vous invite à consulter ou re-consulter : 
https://moucatalire.blogspot.com/2023/01/se-sont-succedes-ou-se-sont-succede.html
https://moucatalire.blogspot.com/2022/02/rendez-vous-manque.html
https://moucatalire.blogspot.com/2022/05/rendez-vous-manque.html
Quoi qu'il en soit, mon cher Henri J., sans vouloir vous faire offense, sachez à toutes fins utiles que le participe passé des verbes occasionnellement pronominaux, et « fixer » en est un, se comporte comme s'il était accompagné de l'auxiliaire « avoir ». En clair, il s'accorde avec le complément d'objet direct si et seulement si ce dernier le précède. 
Il convenait donc d'écrire : « Ce sont les séquences « à pas forcés » que nous nous sommes fixées (et non « fixés ») », le COD « séquences » étant placé avant le verbe. Ou, sous une autre forme : « Nous nous sommes fixé des séquences à pas forcés » (le COD est ici placé après le verbe, donc pas d'accord).
Un ancien collègue à qui je faisais remarquer que, maltraité de la sorte, l'édito de son boss n'avait que peu de chances de convaincre son famélique lectorat, me fit cette réponse pleine de bons sens : « Au contraire, il est très convaincant… sur le fait qu'il faille embaucher des secrétaires de rédaction* », ceux-là mêmes qu' « HJN » s'empressa de propulser en bloc dans l'espace « inscription » de France-Travail. 
Mayday, mayday, mayday, il n'y a plus personne dans la tour de contrôle. 

* journalistes chargés, entre autres missions, de la relecture et, si besoin, de la réécriture des articles.

mercredi 29 mai 2024

Troublante proximité

Mine inépuisable pour un chroniqueur de la langue en quête de grain à moudre, les sites d'information ne constituent pas mon unique source d'inspiration, tant s'en faut. Ainsi, l'autre jour, était-ce jeudi, vendredi ou peut-être samedi, je ne sais plus trop, j'écoutais un reportage diffusé sur les ondes d'une radio locale – ne me demandez surtout pas de laquelle il s'agissait – quand j'ai entendu une phrase dont j'ai oublié la teneur exacte, mais qui ressemblait d'assez près à celle-ci : « C’est une espèce animale qui vit proche de l’homme. »
Vivre proche de l'homme ? Tiens donc ! Certes, je ne l'ignore pas : la tournure décriée consistant à employer « proche de » avec un verbe non attributif, c'est-à-dire autre que « être », « paraître », « sembler », « rester », « demeurer », « devenir » ou « avoir l'air », se rencontre encore parfois dans l'usage, y compris dans la presse écrite : 
« Une harde de cerfs habite proche de chez elle. » (L'Union)
« Difficile, pour les Niortais ayant circulé proche de l’avenue de La Rochelle ces derniers jours, d’être passé à côté de la campagne publicitaire. » (La Nouvelle République)
« […] lors de l’inauguration du centre incendie et secours (Cis) implanté proche de la RN176. » (Ouest-France)
Est-ce une raison suffisante pour lui donner crédit ? Sans doute pas. Le conservateur Littré n'y trouve cependant rien à redire, citant, pour nous convaincre, Fénelon (« Pendant qu'il était dans ce doute, Hégésippe arriva si proche de lui, qu'il ne put s'empêcher de le reconnaître et de l'embrasser »), La Bruyère (« Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté pour être son contre-poison ») et Nicolas Perrot d'Ablancourt (« Ils mirent le feu aux maisons qui étaient le plus proche de la muraille »), auteurs ayant comme point commun d'avoir passé à gauche leur arme favorite, la plume, il y a déjà près de… trois siècles.   
À l'époque, en effet, le terme « proche » était employé non seulement comme adjectif ou comme nom, mais aussi comme adverbe ou comme préposition au sens de « près, auprès » : 
« Quand ils sont proche de mourir » (Pascal) ;
« N'allez pas avancer, monsieur, il est tout proche » (Hauteroche).
Si ces tours demeurent grammaticalement corrects, ils sont en grande partie été chassés du langage courant, à l'exception de la locution adverbiale « de proche en proche », synonyme de « en allant d’un endroit à un endroit voisin » ou, au figuré, de « peu à peu, progressivement ». Les linguistes les qualifient aujourd'hui de « vieillis » et recommandent de leur préférer la locution prépositive « près de » : 
« Ils sont près de mourir » ;
« N'allez pas avancer, monsieur, il est tout près ».
Pour ma part, je ne peux que vous exhorter à suivre leur conseil. Cela vous évitera d'essuyer d'inutiles et désagréables… re-proches.  

mercredi 22 mai 2024

Question de point de vue

Lu hier : « À un moment il faut voir les choses, on ne voit pas de visibilité […] » (Imaz Press Réunion!

Point de vue d'un responsable syndical recueilli lors de la journée de mobilisation organisée hier par les acteurs du BTP. Reflet d'un secteur au bord de la crise de nerfs optiques, sans doute ?


lundi 20 mai 2024

La force singulière de l'usage

De nos jours, je ne sais pas si vous l'avez remarqué, on ne parle plus de « 400 salariés », de « 400 employés », mais de « 400 personnels » ou de « 400 effectifs ». C'est la mode, mon bon monsieur. Une mode grammaticalement absurde et tout aussi agaçante que celle tendant à substituer « problématique, méthodologie, thématique ou technologie » aux moins pompeux mais autrement corrects « problème, méthode, thème ou technique ». 
Pas nouveau, le phénomène ne cesse hélas ! d'enfler. Il y a deux jours, je parcourais le site d'Outre-mer la 1ère quand je suis tombé sur un article annonçant que « 2 700 forces de l'ordre » allaient être « déployées sur les zones les plus sensibles » du territoire néo-calédonien. Or, si j'en crois l'Académie, et je n'ai aucune raison de douter d'elle, les forces de l'ordre désignent jusqu'à preuve du contraire « les unités de police et les formations militaires chargées de maintenir l’ordre public » et non les éléments ou individus composant ces dernières.  
L'usager de la langue a décidément des pratiques bien singulières. 

samedi 18 mai 2024

À bon entendeur...

Lu il y a quelques jours : « Survol d'hélicoptères : le cirque mis sous écoute » (clicanoo.re)

Mon premier réflexe eût été d'écrire : « le cirque mis sur écoute ». Mais après tout… pourquoi pas « sous » ? Ne dit-on pas « sous surveillance » ou « sous contrôle » ? Dans le doute, et je l'avoue sans rougir de honte, je me suis empressé de consulter l'avis des spécialistes de la langue, vivants et morts. Le moins que l'on puisse écrire est que lesdits spécialistes ne s'étendent guère sur le sujet. « Les quelques dictionnaires qui consignent la locution ne retiennent que "sur" », constate toutefois la Vitrine linguistique de l'Office québécois de la langue française. Cette dernière fait vraisemblablement référence au Robert, qui mentionne « mettre quelqu'un, un téléphone, des correspondants sur écoute », ou le Larousse en ligne, qui propose « mettre quelqu'un sur écoutes », notez la présence du « s » final. Aucun des deux, en revanche, n'a jugé bon d'évoquer les raisons de son choix. C'est déjà mieux que l'Académie ou Littré, qui passent totalement l'expression en question… sous silence. 
Dans la foulée, l'OQLF observe que les deux formes sont en usage « dans la langue des médias », laquelle, on le sait, n'est pas toujours source de garantie. Il en tire cependant l'audacieuse conclusion que l'« on peut employer les prépositions "sur" et "sous" devant "écoute" », mais que parce que « sur écoute » est une ellipse de « sur table d'écoute » (ce qui reste à démontrer), « "sur" est à privilégier ». Soit. 
Marc Raynal ne semble pas l'entendre de cette oreille. Sur son excellent blog Parler français, que je vous recommande vivement, il écrit : « "Sous" à la place de "sur", encore une confusion que l'ont voit se répandre dans les affaires d'espionnage à deux sous, sous l'influence probable de "être sous surveillance". »
Que faut-il déduire de tout cela ? Que s'il n'est pas prouvé que la locution « sous écoute » soit condamnable, « sur écoute » est à n'en pas douter de meilleure facture. 
À bon entendeur, salut !

samedi 11 mai 2024

Je turbule, tu turbules, il turbule...

S'ils sont censés faire évoluer la langue française, tous les néologismes ne sont pas du meilleur goût. Ni d'une grande utilité, d'ailleurs. Mais ce matin, alors que je roulais vers mon marché forain préféré – le plus proche de mon domicile serait plus exact – j'entendis sur les ondes d'une radio locale cette phrase qui m'a davantage titillé, amusé, séduit que… troublé. À quelques syllabes près, elle disait ceci : « Le vent va continuer de turbuler dans certaines régions de l'île. » 
Turbuler. N'est-ce pas mignon ? « Souffler » et a fortiori « troubler » auraient très bien fait l'affaire, me direz-vous. Oui, certes, mais non. Ni l'un ni l'autre n'exprimeront jamais cette agitation espiègle et désordonnée véhiculée par ce verbe que ni Littré, ni Larousse, ni Le Robert, ni même le Dictionnaire historique de la langue française du regretté Alain Rey ne reconnaissent pourtant. 
RTL Réunion, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, n'est pas la première à avoir recours à ce mot empreint d'une poésie naïve. Dans une interview accordée au Parisien en 2018, l'ancien ministre Jean-Pierre Chevènement confia ainsi, évoquant Emmanuel Macron : « J'apprécie qu'il ait réussi à faire turbuler le système. C'était mon objectif en 2002. Il y est arrivé en 2017 ! » Un an plus tôt, Le Monde titrait : « Macron fait aussi turbuler les think tanks ». Et déjà, en 2016, L'Opinion s'interrogeait : « Macron peut-il faire turbuler le système ? » Qui aurait cru que notre cher président pût être une telle source d'inspiration linguistique, lui qui s'était surtout manifesté dans ce domaine par son désormais célèbre « enfilage de perles » ? 
À ma connaissance, seul le Trésor de la langue française s'est aventuré à doter notre verbe du jour d'une définition en bonne et due forme. Je vous la livre in extenso : « Turbuler, verbe intrans., rare. Avoir un comportement turbulent. Synon. chahuter. Une foule épaisse coulait le long des baraques ; des ventrées d'enfants turbulaient, soufflant dans des trompettes, barbouillés de pain d'épice, éveillés et morveux (Huysmans, Sœurs Vatard, 1879, p. 79). »
Vous vous en doutez, mon vœu le plus cher serait évidemment de la voir se propager à l'ensemble de nos dictionnaires usuels. Quitte à passer pour un trublion aux yeux des puristes.  

vendredi 10 mai 2024

Au bénéfice du doute

Lu hier : « Collecte record cette année pour Odysséa avec 283 000 euros. Des dons qui bénéficient directement aux malades du cancer du sein. » (Le Quotidien de La Réunion)

Doit-on dire « bénéficier de » ou « bénéficier à » ? Sur le sujet, l'Académie ne laisse aucun bénéfice au doute. « Le verbe "bénéficier" signifie "tirer profit ou avantage de quelque chose", ce qui implique que le sujet du verbe doit être bénéficiaire de telle ou telle mesure ou de tel ou tel avantage et non la mesure ou l'avantage eux-mêmes, expose-t-elle sous sa rubrique Dire, ne pas dire. On se gardera donc de faire la faute, malheureusement largement répandue, qui consiste à construire le verbe "bénéficier" avec pour sujet un inanimé et pour complément un nom introduit par la préposition "à" quand bien même cette construction se rencontre avec "profiter". »

Largement répandue ? C'est peu de l'écrire. En témoignent ces quelques extraits d'articles croisés lors de la seule journée d'hier :

– « […] présenter et réaliser de A à Z un projet porté par les citoyens, qu’il soit individuel, collectif ou associatif, mais à la condition qu’il bénéficie à l’ensemble de la collectivité et qu’il ait lieu sur la commune. » (La Dépêche du Midi)

– « […] explique Didier Deschamps, conscient que la forme du joueur pourrait aider les Bleus à conquérir un troisième titre continental et bénéficier à l’attaque française en évoluant aux côtés de ses coéquipiers Kylian Mbappé et Ousmane Dembélé. » (Ouest-France)

– « Le dispositif «Mouv'Emploi» devrait par la suite s’étendre pour bénéficier à une centaine de Drouais. » (capital.fr)

Les Immortels du quai Conti sont loin d'être les seuls à faire front contre l' décriée. Sans surprise, ils bénéficient du soutien inconditionnel de la doublette Littré-Grevisse. Plus étonnante est la position de Joseph Hanse, guère connu pour son conservatisme : « Bénéficier […] doit avoir pour sujet la personne ou la chose qui tire profit », affirme, sans ambages, le grammairien belge. Et que dire celle de Daniel Péchoin, Bernard Dauphin (Le Dictionnaire des difficultés et pièges de la langue française, Larousse) ou encore de Jean-Paul Colin (Dictionnaire des difficultés du français, Le Robert), pourtant acquis à la cause de maisons qui, passant outre aux mises en garde académiciennes, ont depuis longtemps adoubé sans réserve l'acception critiquée : « L'avancée technologique n'a pas bénéficié à tous. » (Larousse) ; « La croissance économique n'a pas bénéficié aux classes moyennes » (Robert).

L'Académie contre Le Robert ? Grevisse contre Larousse ? Puristes contre modernistes ? À vous de choisir votre camp. Pour ma part, il ne reste plus qu'à espérer que ce court billet vous aura été d'un quelconque bénéfice. 

jeudi 9 mai 2024

Liste noire

Lu récemment : « Le marché de l’Étang-Salé est dans la liste des 24 marchés pour devenir le plus beau marché de France. » (linfo.re)

Il n'y aura pas de Réunionnais sous la bannière du parti Renaissance (Besoin d'Europe) aux prochaines élections européennes. Exit Stéphane Bijoux. À partir du 9 juin, notre député péi ne siégera plus à Strasbourg, du moins lors des cinq prochaines années. Il se dit que l'ancien directeur de l'information d'Outre-mer la 1ère » ne serait plus en odeur de sainteté du côté de l'Élysée. « Si on savait que le député européen sortant, Stéphane Bijoux, ne figurait pas dans la liste des 30 premiers, synonyme de non-réélection, il ne figure pas non plus sur la liste des 81, ainsi qu’aucun Réunionnais », s'étonnait cependant il y a quelques jours un site d'information local, estimant que l'absence du Dionysien avait comme des airs de sanction.
Plus que le fond, que je déplore, c'est la forme, vous vous en doutez, qui a attiré mon attention. Figure-t-on sur une liste ou dans une liste ? En l'occurrence, notre journaliste n'a su que choisir, usant des deux formules au sein de la même phrase. Voulait-il échapper à la double-faute ou ignorait-il tout simplement que chez les grands pontes de la langue, les deux expressions ne pèsent pas les mêmes suffrages. 
Larousse et ses disciplines (Thomas, Péchoin…) sont catégoriques : on doit dire « il est inscrit sur une liste et non dans une liste ». Au vu des exemples qu'il propose, Le Robert semble abonder dans leur sens : « mettre en liste, sur une liste ». L'Académie, quant à elle, parle d'un « candidat placé en tête sur une liste électorale », ce qu'aurait sans doute appelé de ses vœux l'infortuné Stéphane Bijoux. 
Dans son Dictionnaire des difficultés du français, Jean-Paul Colin nous explique que « lorsque le complément circonstanciel évoque l'intérieur d'un volume (espace à trois dimensions) », on peut employer « dans », mais que « sur » prévaut quand « le complément évoque une surface (espace à deux dimensions) ». Ainsi, poursuit-il, « les puristes proscrivent absolument "lue sur le journal" », bien que Littré permette cet emploi « quand on a le journal étalé devant soi ». 
L'affaire est entendue, me direz-vous. Pas tout à fait, car si une majorité se dessine en faveur de « sur une liste », Jean Girodet estime au contraire que « dans la langue surveillée », il convient de préférer « dans une liste ». Nous aurions apprécié que l'auteur de Pièges et Difficultés de la langue française, étaye son argumentation. Moins péremptoire, le contemplatif Maurice Grevisse (Le Bon Usage) se borne à constater que « "sur une liste" est plus usité que "dans une liste" ». Quant à l'Office québécois de la langue française, il semble admettre les deux sans distinction. « Il figure dans la liste des candidats et candidates au poste (ou : sur la liste) ; « Elle est la deuxième sur la liste. »
Résumons ! Il est recommandé d'employer « sur » pour une affiche, un panneau, une pancarte, une étiquette parce qu'ils sont plats et « dans » pour un journal, un livre, une revue. En revanche, la tolérance est de mise pour un certain nombre de noms tels que « annuaire, répertoire, agenda, carnet, catalogue, cahier, registre… » La liste est longue.  

mardi 7 mai 2024

Grand-mère, l'anomalie congénitale

Mes aïeux ! Ou devrais-je écrire « mes aïeuls ! » Dans la langue soignée, il convient en effet de ne pas les confondre. « Aïeux » désigne l'ensemble de nos ancêtres, alors qu' « aïeuls » se limite à nos seuls grands-parents. Et c'est justement de ces derniers qu'il est question aujourd'hui, et en particulier de nos charmantes mamies. 
Quel mot plus familier et plus tendre à notre cœur que « grand-mère », vous ne trouvez pas ? Et pourtant, quel mot bizarre si l'on y regarde de plus près… Il y a d'abord cet assemblage incongru d'un nom féminin avec un adjectif de l'autre sexe. Il y a ensuite cet accord au pluriel tout aussi bancal et sur lequel les linguistes ne sont jamais parvenus à s'accorder. En résumé, sous ses airs rassurants, « grand-mère » a tout d'un immense pied de nez à l'orthodoxie grammaticale et aux poussées inclusives actuelles réunies. 
Ce qui relèverait de nos jours de l'anomalie congénitale n'était cependant que des plus normal au XIIIe siècle, lorsque le terme s'invita dans notre vocabulaire. À cette époque, l'invariabilité en genre était en effet de mise pour les mots issus de la troisième déclinaison latine. C'était le cas de « grand » (« âgé »), descendant direct de grandis.
Il fallut attendre trois
siècles pour voir la forme féminine en « e » généralisée à tous les adjectifs. Au féminin, « grand » devint donc « grande ». Échappèrent toutefois à la nouvelle règle « grand rue », « grand messe », « grand peine », « grand voile », « grand mère » et autres expressions du même type que l'on affublera longtemps d'une apostrophe censée rappeler l'élision du « e » final de « grande ». L'affaire est à tout le moins cocasse, vous l'avouerez, puisque de « e » final, il n'y eut jamais, pour les raisons que nous avons évoquées plus haut. 

Ce n'est qu'en 1935, à l'occasion de la sortie de la 8e édition de son dictionnaire – je rappelle que la 9e n'est toujours pas finie –, que l'Académie décréta enfin que la plaisanterie n'avait que trop duré et décida de remplacer l'inopportune apostrophe par un trait d'union de bien meilleure facture. C'est ainsi que s'implanta dans l'usage la graphie « grand-mère », qu'à part de rares irréductibles, personne ne songe plus aujourd'hui à contester. 
Si l'invariabilité en genre semble désormais gravée dans les mœurs, une évidente confusion entoure toujours l'accord au pluriel de notre mot du jour. Traditionaliste; l'Académie préconise « grand-mères ». Sans doute par analogie avec « grands-pères », Le Robert et Littré plaident en faveur de la forme « grands-mères ». Quant à Larousse, il ne dit rien, si ce n'est que les deux graphies sont acceptables. 
Avant de vous quitter, un petit mot sur le terme composé « arrière-grand-mère ». « Arrière » (comme « avant ») étant un adjectif invariable, il convient d'écrire « arrière-grand(s)-mères » au pluriel et non « arrières-grand(s)-mères ». À moins que les grand(s)-mères en question n'évoluent au poste de défenseuses dans leur club de football pour personnes âgées. 

lundi 8 avril 2024

Un pour tous, tous pour un

Lu récemment : « Plus de 550 effectifs ont été engagés, afin de faire respecter les arrêtés préfectoraux d’interdiction de port et transport d’armes et d’organisation de combats de rue. » (Le Quotidien de la Réunion)

Je ne dirai jamais assez tout le « bien » que je pense de la prolifération anarchique du substantif « personnel » au sens de salarié, d'employé ou encore de membre d'une entreprise. Nous avons tous un jour croisé des phrases du type : « Air France va supprimer 58 postes, soit un tiers des personnels au sol à Toulouse selon la CGT. » Ou du genre : « Les quelque 12 500 étudiants et les 1 100 personnels de l'université du Mans (et Laval) ont un nouveau président. »

Seulement voilà, à peine le bougre a-t-il eu le temps de s'implanter sur le marché de l'emploi qu'il doit déjà faire face à la concurrence d'un autre nom collectif dévoyé, je veux parler du terme « effectif ». Si ce dernier n'a pas encore atteint la cote de popularité de son rival, il commence à se tailler un joli succès dans notre langage courant, à tel point que je vois mal comment la tendance pourrait s'inverser. 

Résumons la situation. Naguère, on parlait de l'effectif d'un club de football, d'une classe de primaire ou des effectifs déjà à flux tendu de la police nationale. Or, de nos jours, à l'instar de « personnel », « effectif » ne décrit plus seulement un groupe d'individus, mais chaque individu qui le compose, une absurdité qui pourrait très bien accoucher de tournures telles que : « Les effectifs de l'effectif de l'entreprise sont tous réquisitionnés pour les fêtes. »

Face à une telle dérive langagière que rien ne justifie, l'Académie française est bien sûr montée au créneau. Dans un billet publié le 6 mai 2021, la docte institution rappelait qu'après avoir désigné à l'origine le « nombre de soldats d’une armée, d’une troupe », puis par analogie le « nombre d’individus qui composent une collectivité », « effectif » ne saurait s'appliquer à chacun des éléments composant un effectif. « On dira ainsi que l’on envoie un effectif de soixante-dix hommes, mais on ne parlera pas d’un envoi de soixante-dix effectifs », concluait-elle. La mise en garde était claire, mais je crains fort qu'elle n'ait déjà rejoint l'effectif ô combien étoffé de ces combats d'arrière-garde menés en vain par les vieux sages du quai Conti. 

Pour terminer cette chronique hebdomadaire, une petite pensée pour les rescapés de mon ancien journal, Le Quotidien de La Réunion, lequel s'apprête à vivre dans l'espoir et la douleur un nouveau départ, à défaut peut-être d'une véritable renaissance. Nouveau patron, nouveaux projets nous dit-on, nouvelle organisation, nouvelles conditions de travail, nouvelle maquette sans doute et, pour recoller tristement à notre sujet du jour, nouvelle coupe franche dans des effectifs déjà faméliques… La partie est encore loin d'être gagnée. Bon courage, les copains. 

« Quel...que », oui mais lequel ?

Lu lundi : « Nous avons également saisi l'occasion de leur rappeler l'importance des valeurs familiales et de la place essentielle q...