dimanche 17 août 2025

Ainsi soit-il !

 « C’est pourquoi la désignation d’un DRH – aussi expérimenté soit-il – à la présidence d’Airport Holdings Ltd (AHL) soulève une interrogation fondamentale […] » (L'express de Maurice)

Il fut un temps où la tournure « aussi expérimenté soit-il » aurait fait sourciller plus d'un gardien du temple linguistique. Les plus sourcilleux auraient rappelé que si « aussi » et « si » peuvent rivaliser dans une comparaison d'égalité à la forme négative ou interrogative, ils ne sauraient, selon la doctrine classique, se substituer l'un à l'autre dans une proposition concessive. En d'autres termes, on devrait dire « si dévoué soit-il » et non « aussi dévoué soit-il ». C'est du moins ce qu'affirmait sans ambages Adolphe Thomas.
D'autres grammairiens, moins enclins à dégainer le carton rouge, auraient admis que « si » — tout comme « pour » ou « quelque » — demeure la forme traditionnellement recommandée (Colin, Girodet, Académie française), tout en reconnaissant que l'usage accorde parfois ses faveurs à « aussi » :
– « Ce n'est pas l'amour, aussi merveilleux soit-il, qui permet à deux êtres qui s'aiment de rester ensemble dans la durée d'une vie. » (Jacques Salomé)
– « Quelle que soit la branche que vous avez choisie, dans votre vie future, appliquez-vous à développer un progrès aussi minime soit-il. » (Gustave Eiffel)
– « Aussi beau soit-il, l'écrin n'a de valeur que par le bijou qu'il renferme. » (Abed Belkacem)
Il faut dire, à la décharge de ces fins observateurs de la langue, que la distinction semble aujourd'hui avoir rejoint le vaste cimetière des subtilités grammaticales tombées en désuétude. Le Robert en ligne donne sans état d'âme : « Aussi invraisemblable que cela paraisse » et « aussi riche soit-il ». Quant à Larousse, il tranche la question avec une sérénité toute lexicographique : pour exprimer la concession, « aussi » et « si » s'emploient indifféremment.
Que reste-t-il dès lors à ajouter ? Peut-être ceci : les puristes ont perdu une bataille, mais la langue, elle, continue son chemin.
Ainsi soit-il.

jeudi 14 août 2025

En mairie, en préfecture, en caisse… mais où va-t-on ?

« Rencontre en préfecture entre le syndicat patronal Syndipros (restaurateurs, organisateurs d'événements et discothèques) et les forces de l'ordre. » (Outre-mer la 1ère)

L'avez-vous remarqué ? L'homo sapiens du XXIᵉ siècle ne se rend plus à la mairie, à la préfecture ou à la caisse. Non, il va désormais en mairie, en préfecture ou en caisse. Ainsi parlent le jargon administratif et la langue commerciale contemporains, dont l'imagination prépositionnelle semble n'avoir d'égale que l'assurance.
À l'Académie française, cette vogue n'est pas passée inaperçue. Sous la rubrique Dire, ne pas dire, les sages du quai Conti s'inquiètent de l'emprise grandissante de certaines prépositions, « comme cela semble être le cas pour "en" ». Et de rappeler quelques évidences que l'usage moderne paraît parfois oublier : s'il est parfaitement légitime de ranger des fruits en caisse, de transporter des livres en caisses ou même de cultiver des orangers en caisse, c'est bien à la caisse que l'on se présente lorsqu'il s'agit de régler ses achats.
Les académiciens poursuivent en observant que, si des tournures anciennes telles que « en l'église » ou « en la cathédrale » subsistent encore çà et là, elles ne sauraient justifier la prolifération de formes comme « en mairie » ou « en préfecture ». Après tout, qui songerait spontanément à se rendre en gendarmerie, en commissariat, en cinéma ou en restaurant ?
À ce jour, le bon usage demeure donc fidèle à ses habitudes : on va à la mairie, à la préfecture et à la caisse, comme on va à la médiathèque, au théâtre ou à la piscine. Des destinations dont je ne saurais trop recommander la fréquentation à ceux qui, comme votre serviteur, commencent à tourner en rond comme un lion… en cage. Ou dans sa cage, pour les esprits que cette dernière préposition laisserait songeurs.

vendredi 1 août 2025

C'est le flou en réanimation

« Le SMUR est intervenu et a tenté de ranimer la jeune victime. » (linfo.re)

Phonétiquement voisins au point d'être souvent confondus, « ranimer » et « réanimer » n'ont pourtant jamais cessé d'alimenter les discussions sur la frontière qui sépare leurs emplois respectifs. Apparus tous deux au XVIᵉ siècle, ils n'ont toutefois pas connu le même destin. Pendant plus de trois siècles, « ranimer » a largement éclipsé son concurrent, reléguant « réanimer » à un rôle discret.
Aujourd'hui, un partage des tâches semble s'être imposé. Le verbe « réanimer » est généralement réservé au domaine médical, où il désigne l'action de rétablir les fonctions vitales d'une personne. Quant à « ranimer », il conserve les autres acceptions : redonner de la vigueur, de l'intensité, de l'éclat ou du mouvement, au sens propre comme au figuré.
On réanime donc un blessé, mais on ranime une flamme, une passion, une haine ou encore l'activité économique d'un pays. Du moins en théorie.
Car les dictionnaires, ces arbitres que l'on aimerait parfois voir parler d'une seule voix, se plaisent à entretenir une part de suspense. Là où Robert préfère réanimer un noyé, Larousse n'hésite pas à le ranimer. Une divergence de plus à verser au dossier déjà bien fourni des désaccords lexicographiques.
Il faut croire que ces deux vénérables maisons ne laissent jamais passer une occasion d'afficher leurs différences. Entre concurrents, après tout, c'est de bonne guerre.
Inutile de vous faire un dessin… animé, cela va de soi.

mercredi 30 juillet 2025

Trouble du goût

« Entre le fou de Washington, celui de Moscou, l’autre bibendum cinglé de Pyong Yang, l’ultranationaliste dégénéré de Delhi, le fou-de-Dieu de Téhéran ou le mors-moi-l’nœud de Budapest (j’en passe et des plus saumâtres), on se demande d’où viendra le premier flash final. De quoi en perdre l’appétit et le sommeil avec ! » (Zinfos974)

J'ignore quel sens exact Jules Bénard, alias Tonton Jules, a voulu donner à l'adjectif « saumâtre » au sujet de la bande de joyeux drilles – et ceux que par mégarde il aurait oubliés – qui faisait l'objet de sa chronique du 24 juillet dernier sur Zinfos974. Si c'est au sens – consacré par tous les dictionnaires usuels – de « salé, amer », je lui trouve pour une fois beaucoup de mansuétude tant les olibrius en question sont gratinés. Si, en revanche, c'est au sens de « troubles, sales », je ne peux que lui donner raison. Sur le fond, en tout cas.
Car sur la forme, il y aurait à redire. Ainsi, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française, Adolphe Thomas, au nom de tous les siens de grammairiens, nous rappelle que si « certains donnent abusivement à ce mot le sens de sale, verdâtre, en parlant de l'eau », c'est tout à fait « incorrect », pour ne pas dire impropre, ajouterais-je, histoire de me cantonner dans le thème du jour. 
Pas de quoi toutefois troubler l'usage courant, lequel n'en finit plus de répandre autour de lui l'acception fautive. On la retrouve dans la presse : 
– « L'eau non traitée du bassin présente un aspect saumâtre qui ne présage… » (guadeloupe.franceantilles.fr)
– « Vincent Cassel dans un bain saumâtre » (Le Progrès)
Mais aussi chez certains grands auteurs : 
– « L'eau qui stagne immobile et sans vie devient saumâtre et boueuse. Au contraire, l'eau vive et chantante reste pure et limpide. » (Gaspard, Melchior et Balthazard, Michel Tournier, 1980)
Loin de moi l'idée de me moquer, cela va sans dire. Comment le pourrais-je, moi qui me souviens de l'époque lointaine où le jeune et ignorant journaliste que j'étais s'est surpris à hésiter ? Je n'ai pas honte de l'avouer. Après tout, le doute n'est-il pas le sel de l'esprit » ?

samedi 26 juillet 2025

Quand singulier et pluriel s'entrechoquent…

« C’est des plats qui rappellent les moments en famille, la cuisine lontan, les saveurs de chez nous… » (linfo.re)

Les quelques courageux – Dieu merci, ils ne sont pas légion – qui ont la patience de me lire savent que je me suis rarement montré sensible aux charmes des principes à géométrie variable, surtout lorsque singulier et pluriel décident de cohabiter dans une même phrase. Les noms collectifs, sur lesquels j'ai déjà eu maintes occasions de ferrailler, en offrent une illustration parfaite. Faut-il écrire : « Une foule de Liégeois a conduit les moutons vers les Coteaux de la Citadelle » (La Dernière Heure) ou préférer : « Une foule de manifestants ont envahi la salle du conseil municipal » (Actu Le Mans) ?
Le phénomène ne se limite pas aux noms collectifs. Il affecte également les locutions présentatives « c'est » et « ce sont », dont l'usage oscille au gré des auteurs et des époques. Doit-on suivre Claude Lelouch lorsqu'il affirme que « le vrai plaisir de la vie, ce sont les surprises » ? Ou emprunter le sentier abrupt du trailer de l'impossible Kilian Jornet, pour qui « la vie, c'est des émotions » ?
J'eus beau partir en quête d'une règle infaillible, mes recherches tournèrent court. Ce ne sont – ou plutôt, ce n'est peut-être pas – les ouvrages et les sites de référence qui font défaut. Encore aurait-il fallu qu'ils parlent d'une seule voix.
À défaut d'unanimité, je retiendrai l'avis du Projet Voltaire, qui m'a semblé le plus limpide. Selon lui, lorsque « c'est » est suivi d'un nom ou d'un pronom au pluriel, l'accord avec ce pluriel est généralement préférable. Quelques exceptions subsistent toutefois : devant « nous » ou « vous », lorsqu'il est question d'heures, de sommes ou de quantités envisagées comme un tout, lorsque le pronom « en » s'intercale dans l'expression, devant certaines prépositions ou encore dans la locution figée « si ce n'est ».
Partout ailleurs, l'accord au pluriel est considéré comme « de meilleure langue » par l'Académie, sans que le singulier soit pour autant condamné aux oubliettes de l'incorrection.
Dès lors, fallait-il reprocher à Jean-Paul Sartre d'avoir écrit que « l'enfer, c'est les autres » ? Je me garderai bien de trancher. La question, comme souvent en matière de langue, relève autant du fond que de la forme. Et l'on sait combien l'un et l'autre peuvent parfois se révéler infernaux.

samedi 5 juillet 2025

Manu tape en touche

« Macron temporise sur une nouvelle dissolution. » (Zinfos974)

Sans vouloir faire offense à mon ancien confrère, je ne suis pas certain qu'il ait réellement voulu dire ce qu'il a écrit. Affirmer qu'Emmanuel Macron souhaite « temporiser sur une nouvelle dissolution » reviendrait en effet à lui prêter l'intention de renvoyer les Français aux urnes, tout en se réservant le soin d'en choisir le moment.
Or l'Académie française rappelle que temporiser, c'est « différer une action, une décision dans l'attente d'une occasion favorable, d'un temps plus propice ». Larousse et Robert, sous des formulations à peine différentes, abondent dans le même sens.
Rien ne permet pourtant d'affirmer que notre président nourrisse un tel projet. Pas davantage que l'emploi de tempérer n'aurait constitué une solution idéale. Certes, ce verbe signifie « modérer », « atténuer », « diminuer la force de » ou encore « calmer le jeu » ; mais il est fréquemment supplanté, à tort, par son paronyme temporiser, victime récurrente d'une confusion dont les médias ne sont pas les derniers propagateurs.
Au fond, le vocabulaire politique offre peut-être une explication plus simple. Dans le jargon du rugby, on dirait que notre Manu national a surtout cherché à botter en touche.

Singulière pluralité

Suite au désengagement du Département, une enveloppe de subvention de 1,8 millions d’euros avait été engagée […] (extrait d'un communiqué du conseil régional publié sur le site linfo.re). 

Le saviez-vous ? De part et d'autre de la Manche, le pluriel ne commence pas au même endroit. Chez nous, les Gaulois,, il apparaît à partir de deux ; de l'autre côté de la Manche, comme en Espagne, il prend effet dès que l'on franchit la barre de un. Résultat : quand nous payons notre litre de gazole 1,99 euro, les Britanniques déboursent, eux, 1,99 euros. Singulière différence, n'est-ce pas ?

vendredi 4 juillet 2025

Petit coup de scalpel

« Atteint d’une cardiopathie congénitale, le petit Shaurya a fêté ses quatre ans aux côtés de sa maman. Lui et sa mère sont en métropole pour son traitement. Pour rappel, il a reçu une opération du cœur le 18 avril 2025 et est encore en convalescence. » (linfo.re)

Mon interviention du jour sera courte et bénigne : un patient subit ou fait l'objet d'une opération chirurgicale, il ne la reçoit pas, même si, comme dans le cas du petit Shaurya, il s'agit d'un véritable don du ciel. La faute méritait bien un petit coup de scalpel

vendredi 27 juin 2025

La contrainte de l'usage

« Un contexte financier de plus en plus contraint » (Zinfos974)

Je ne comprends pas la vague de popularité dont jouit actuellement l'adjectif « contraint ». Il n'y aurait rien à y redire si ledit terme était employé aux sens qui sont les siens (obligé de, gêné, mal à l'aise) et non comme un synonyme de restreint, réduit, resserré, limité, étriqué… Or, on ne compte plus les budgets contraints, les pouvoirs d'achat contraints, les effectifs contraints ou les nombres contraints de places disponibles pour dire qu'ils sont à la baisse. Nos dictionnaires usuels vont-ils encore résister longtemps à la contrainte de l'usage ?

vendredi 20 juin 2025

Rigidité cadavérique

« Des paroles qui, toujours selon lui, resteront lettres mortes, jusqu'à ce que le Département lui adresse une mise en demeure de reprendre son poste, le 10 mai 2023. » (Zinfos974)

La tentation est grande de vouloir accorder la locution « lettre morte » quand le sujet auquel elle se rapporte est au pluriel. Eh bien ! ce serait une erreur, nous dit l'Académie, dans la neuvième édition de son dictionnaire, récemment bouclée après quarante-cinq ans de dur labeur : « Lettre morte (toujours au singulier), se dit d’un texte de nature juridique (titre, pouvoir, traité, etc.) qui est devenu sans effet, qui n’a plus ni autorité ni valeur ». 

Sans autre forme d'explication, Larousse (« Nos demandes sont restées lettre morte »), Robert (« Tous mes conseils sont restés lettre morte »), Grevisse et Hanse confirment cette invariabilité qui pourrait paraître bien singulière aux yeux des modestes usagers de la langue que nous sommes.

Notez enfin que de nos jours, l'expression s'est affranchie du cadre juridique au sens de « ne pas être pris compte, être inutile ». Témoin ces exemples puisés au hasard de  la Toile : « Les promesses du PACE Bill et d’autres réformes restées lettre morte » (L'Express de Maurice) ; « Nuisances à Lasclaveries : le SOS lancé au président de la République reste lettre morte » (La République des Pyrénées) ; « “Les Suppliques”, pièce poignante pour que le passé ne reste pas lettre morte » (Télérama). 

Ou encore : « La réforme de l’orthographe est-elle restée lettre morte ? » (Marie-Éva de Villers, CCDMD, Correspondance, vol. 4, n° 1).

Poser la question, n'est-ce pas déjà y répondre ?

dimanche 15 juin 2025

Conclave, pas d'accord à l'horizon

« Les socialistes devront par ailleurs tenter de se mettre d'accord sur deux sujets: y aura-t-il des motions de censures du PS à l'issue du conclave sur les retraites et sur la préparation du budget ? » (Le Quotidien de La Réunion)

L'autre jour, j'écoutais sur les ondes d'une radio locale un sujet consacré à ce fameux « conclave sur les retraites » qui n'en finit plus. Profitant de l'occasion, l'animateur de l'émission fit remarquer sur le ton revêche d'un prof de lettres en fin de carrière que « conclave » n'était à l'évidence pas le terme adapté à ce type de réunions séculières. « La langue française est riche en mots, autant s'en servir », lança-t-il, outré qu'une telle entorse aux bonnes mœurs langagières puisse venir du sommet de l'État. 

Mes aïeuls ! J'avoue que cette digression sémantique ne manqua pas de m'intriguer. Passé ma surprise de voir l'intérêt soudain porté par ladite radio au respect du bon usage, je me tournai séance tenante en direction de mes vieux dictionnaires. Pour Larousse, Littré et l'Académie, un seul credo : le conclave est l'enceinte où s'enferment les cardinaux pour élire un nouveau pape et par ricochet, l'assemblée elle-même. Tout autre emploi serait donc péché. Oui mais voilà, il y a toujours une éminence grise de la langue pour venir semer la zizanie dans la basse-cour. À l'encontre de l'avis de ses coreligionnaires, Robert estime en effet qu'au sens figuré, le mot peut aujourd'hui désigner toute « assemblée décisionnaire », quelle qu'en soit la nature. 

En attendant que nos grands spécialistes de la langue trouvent un jour un accord sur l'emploi du terme du jour, ce dont je doute fort, nos seniors continuent de se faire des cheveux blancs au sujet de leur avenir. Après cinq mois d'intenses négociations, il n'y a toujours pas la moindre fumée poivre et sel dans le ciel de Matignon. 

samedi 14 juin 2025

Naufragés de l'espace-temps

« […] (le moratoire sur l’interdiction des produits plastiques non bio-dégradables à usage unique) a ensuite été prolongé et n’a jamais été appliqué. Maintenant, le Conseil des ministres vient de le prolonger une fois encore. Les prolongements donnent un mauvais signal aux industries polluantes qui font très peu d’efforts pour adopter les alternatifs biodégradables qui existent sur le marché local. » (L'Express de Maurice)

Deux substantifs pour un même verbe, ouïe ! ouïe !, c'est le mal de crâne assuré. Hélas ! le cas qui nous occupe aujourd'hui n'échappe pas à la règle, car si tous les deux sont des dérivés de « prolonger », « prolongement » et sa fausse jumelle  « prolongation » ne sont pas synonymes. Les dictionnaires usuels (Larousse, Robert, Littré) scandent en chœur que le premier s'emploie dans un contexte spatial quand la seconde fait appel à la notion de temps. Partant, on parlera de la prolongation d'un séjour, d'un congé, d'un délai ou tout simplement d'une prolongation ou de prolongations dans le domaine sportif… mais du prolongement d'une route, d'une ligne de chemin de fer ou du muscle occipito-frontal . 
L'affaire serait bonne à classer sans suite si, au pluriel, « prolongements » n'était unanimement admis au sens de conséquences, de rebondissements. Voilà qui nous ramène à un aspect on ne peut plus temporel et nous renvoie du même coup à la définition du mot en vigueur jusqu'au XVIe siècle, « accroissement de la durée », acception que l'Académie continue de défendre mordicus, exemple à l'appui : Il a obtenu un prolongement de son contrat d’un anVous l'avouerez, la position adoptée quai Conti n'est pas de nature à éclaircir nos idées. Aussi, comme bon nombre de spécialistes de la langue – que je ne suis pas –, je rejoindrais sans hésiter le toujours très pragmatique Bruno Dewaele quand il estime que la confusion de sens n'a que trop duré : « Cela dit, écrit-il, il faut se réjouir qu’aujourd’hui un peu d’ordre ait été mis dans les attributions de l’un et de l’autre terme, après une évolution pour le moins incertaine, voire chaotique… » Je vous suggère d'ailleurs d'aller prolonger votre quête de savoir sur son excellent blog À la fortune du mot. Promis, juré, vous n'y perdrez pas votre temps. 

samedi 7 juin 2025

Porte d'Auteuil, on ne mélange pas les genres

« […] c'est bien Boisson qui a arraché le plus d'exclamations au public à chacun de ses coups droits surpuissants, dans un premier set complètement à sa main, aussi habile sur les amorties que solide au filet. (Imaz Press Réunion)

Il y a quinze jours, Loïs Boisson n'intéressait personne. Et voilà que d'un coup de raquette magique, son nom s'est retrouvé propulsé à la une des gazettes sportives. Une 361e joueuse mondiale, française de surcroît, en demi-finale de l'Open de France, qui l'eut cru, en effet, surtout à une époque où l'on nous rebat les oreilles avec la crise du tennis féminin tricolore

En chœur, les médias ont salué la force de caractère de la jeune fille, son apparente insouciance, son parler franc, son coup droit de bonhomme, mais aussi l'une de ses armes favorites :  l'amorti du fond du court, selon les uns, l'amortie du fond du court pour les autres, parfois les mêmes d'ailleurs. C'est ainsi qu'en farfouillant sur le Net, j'ai déniché le mot employé au masculin chez L'Équipe, plusieurs fois, Le Parisien et Ouest-France, et je l'ai rencontré au féminin chez… L'Équipe, plusieurs fois, Le Parisien et Ouest-France, pour ne citer que les principales têtes de série de la presse écrite consultées. Si ce n'est pas de l'hésitation, ça y ressemble fort.  

Alors, amorti ou amortie ? Disons-le tout de suite, la réponse à cette interrogation est aussi peu aisée à trouver que le geste en question à réaliser. Et comme souvent, les spécialistes de la langue se posent en champions de l'embrouille. Quand Larousse et Robert font du mot du jour un nom exclusivement masculin, l'Académie les prend à contre-pied et invite à opérer un plus subtil – et plus logique – distinguo. « Une balle amortie ou, elliptiquement et substantivement, une amortie », nous dit-elle, est une « balle frappée de telle sorte qu’elle ne rebondisse que faiblement dans le camp adverse et le plus près possible du filet ». En revanche, « un ballon amorti ou, elliptiquement et substantivement, un amorti », est « un ballon que l’on arrête ou que l’on freine dans sa course ». 

Doit-on en déduire qu'il existerait deux langages à la porte d'Auteuil, selon que l'on fréquente les tribunes populaires du « Parc »  ou les allées chics de « Roland » ?

mercredi 21 mai 2025

La tête dans le guidon

« Rodéos à Ste-Marie : il perd le contrôle de sa motocross et percute un lampadaire, il termine en garde à vue » (linfo.re)

Encore un journaliste qui perd le contrôle de sa plume ? Oui et… non. Oui, si l'on se réfère aux ouvrages justement dits de référence, unanimes pour affirmer que LE motocross, avec ou sans trait d'union, est une « course ou randonnée effectuée en motocyclette, en terrain accidenté et en dehors des routes », pour reprendre la version fournie par l'Académie. Non, au regard de l'usage courant, toujours prompt à mettre les gaz dès qu'il s'agit de sortir des sentiers battus. 

Et une fois n'est pas coutume, on peut difficilement lui donner tort. Qui a fréquenté peu ou prou les paddocks des sports mécaniques vous dira en effet que dans le jargon spécialisé, le terme motocross désigne non seulement les activités évoquées plus haut mais aussi leur discipline de tutelle et, au féminin, l'engin pétaradant et peu écologique sur lequel évoluent les pilotes. On parlera donc tout aussi bien de la commission internationale de motocross (la discipline), d'une motocross de compétition (la machine) ou du motocross de Saint-Menoux (l'épreuve) qui, pour la petite histoire, a soufflé sa 41e bougie le 5 mai dernier.

Que cette évolution langagière ait échappé aux vieux sages du quai Conti n'étonnera personne. Que sur le sujet, Larousse et Robert soient eux aussi restés le nez dans le guidon est autrement surprenant. 

lundi 19 mai 2025

À quel(le) saint(e) se vouer ?

« Ce projet, on veut nous l'imposer dans le dos des Saint-Mariens et des Saint-Mariennes. » (linfo.re)

Ainsi parlait Richard Nirlo, réaffirmant sa volonté de voir jeter aux ordures l'encombrant projet d'installation d'un site de stockage de déchets ultimes sur sa commune. Nous mettrons donc sur le compte de la colère le fait que le maire de Sainte-Marie ait écorché le nom de ses administrés. À sa décharge, nous ne sommes jamais à une bizarrerie près en matière de gentilés, termes, je le rappelle, désignant les habitants d'un lieu, petit ou grand, de notre planète ou d'ailleurs. Qui devinerait, à moins d'y vivre, que les personnes domiciliées à Saint-Bonnet-le-Château se nomment les Cacamerlots, que Longcochon abrite les Couchetards ou qu'à Villechien on trouve les Toutouvillais ?

En réalité, la formation des gentilés ne répond à aucune convention grammaticale précise et laisse souvent libre cours à l'imagination. Or, Dieu sait que dans ce domaine, comme dans le choix des prénoms, elle peut être débordante. La pratique la plus… commune consiste toutefois à conserver la racine du nom et de l'affubler des suffixes « ois », « ien » ou « ais ». C'est comme cela qu'un beau jour, les habitants de Paris devinrent les Parisiens, ceux de Caen, les Caennais, et ceux de Cannes, les Cannois. 

L'affaire peut se compliquer quand le gentilé débute par un adjectif tel que « Saint(e)- », « Haut(e)- » ou « Petit(e)- ». Doit-on parler de Haute-Garonnais ou de Haut-Garonnais ? De Petite-îlois ou de Petit-îlois ? À Sainte-Maxime, comme à Sainte-Foy-lès-Lyon ou à Sainte-Geneviève-des-Bois, on a résolu le problème en supprimant ledit adjectif, ce qui a donné les Maximois, les Fidésiens et les Génovéfains. Pas très simple à retenir, mais au moins, cela évite les accords peu seyants. 

Preuve de la cacophonie ambiante, les communes du même nom engendrent rarement les mêmes gentilés. S'il vous prend l'idée de vous établir Sainte-Colombe dans le département de la Manche, vous deviendrez un Sainte-Colombien et vous, madame, une Sainte-Colombienne. Si votre choix se porte sur Sainte-Colombe dans le Lot, vous serez un Saint-Colombin et votre douce aimée, une Saint-Colombine, mais si vous élisez domicile à Sainte-Colombe, paisible village de quelque 400 âmes situé au cœur de la Gironde, vous viendrez grossir les rangs des Colombins et des Colombines. 

Tradition religieuse oblige, La Réunion compte neuf communes dont le gentilé commence par « Saint- » et trois par « Sainte- » : Sainte-Rose, Sainte-Suzanne et celle qui nous occupe aujourd'hui, Sainte-Marie. Souci de simplicité, d'harmonisation ou pur hasard – je pencherais pour le pur hasard –, il a été décidé de préserver intact l'adjectif « Sainte- », sans distinction de sexe. De fait, de la même façon que nous parlons d'une Saint-Louisienne ou d'une Saint-Pierroise, nous parlerons d'un Sainte-Rosien, d'un Sainte-Suzannois (ou Sainte-Suzannien, selon l'historien Prosper Ève) et d'un Sainte-Marien. N'en déplaise, messieurs, à votre orgueil de mâle, que je vous invite à enterrer le plus profondément possible. 

samedi 10 mai 2025

Ça sent la faute...

« Calvert Leichnig est le seul producteur déclaré de cardamone de La Réunion. » (linfo.re)

La faute ci-dessus me rappelle ce jour lointain où, accompagné de mon épouse, je visitais le sublime Jardin des parfums et des épices, à Saint-Philippe. Nous nous apprêtions à quitter cette délicieuse caverne d'Ali Baba des senteurs quand mes yeux se portèrent par hasard sur une série de produits élaborés à partir de la… « cardamone ». Affolé, je courus illico presto signaler à la belle plante affectée à l'accueil que le nom du condiment en question, descendant du latin cardamomum et du grec kardamômon tout de même, ne s'écrivait pas ni ne se prononçait « cardamone » mais bien « cardamome », eu égard aux graines d'amomes contenues dans cette épice réputée pour ses vertus stimulantes et digestives. Ce fut visiblement peine perdue. Bien des années après mon agréable mais inutile passage, le site web du lieu continue de nous inviter à découvrir ce « trésor de la nature réunionnaise », ses fougères, ses orchidées, ses palmiers, ses arbres fruitiers, ses plantes à parfums ou à épices, le vétiver, l'ylang-ylang, le giroflier, la vanille et la… fautive « cardamone », ce qui semble n'altérer en rien le plaisir olfactif des visiteurs qui se pressent chaque jour aux portes de cet endroit magnifique que je vous recommande. Peu importe l'orthographe figurant sur le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse des sens. 

vendredi 9 mai 2025

Le pléonasme ne connaît pas la crise

« Éducation, santé, services publics, droits des travailleurs, conditions de travail, récession économique dans certains secteurs, rien ne s'arrange en Guadeloupe comme dans l'Hexagone. » (Outre-mer la 1ère)

Le pléonasme ne connaît pas la crise. Dans la série « Le trop est parfois l'ennemi du bien », je vous présente aujourd'hui l'expression fautive « récession économique ». Avouez que la tentation vous a déjà effleurés d'accoler ces deux mots dont l'association n'est pourtant rien d'autre qu'une grossière redondance. Pour rappel, lorsqu'elle ne désigne pas en termes d'astronomie un éloignement progressif des galaxies, la récession est une baisse de l'activité économique. Et il en est ainsi, que vous vous tourniez vers l'Académie, Robert, Larousse ou quelque autre gardien du bon usage. En résumé, employer la locution « récession économique » revient à parler de « diminution, de recul ou de fléchissement de l'activité économique… économique ». Pas très économique tout ça ! En cette époque de chasse au « gaspi » qui est la nôtre, ne dépensez donc pas votre encre ou votre salive pour rien.  

mercredi 30 avril 2025

Un besoin urgent d'adaptation

« Leur progression repose sur une acclimatation rigoureuse. Depuis le camp de base de l’Everest, situé à 5 364 mètres d’altitude, ils réalisent actuellement des rotations vers les camps supérieurs. » (linfo.re)

Deux substantifs (acclimatation, acclimatement) pour un même verbe (acclimater) : ouh là là ! ça sent déjà l'embrouille. À quelques exceptions et à quelques nuances près, les spécialistes de la langue s'accordent cependant pour différencier les deux termes. Selon eux, l'acclimatation réclamerait l'intervention de l'homme alors que l'acclimatement serait un phénomène spontané. On parlera donc de l’acclimatation d’un ours de l’Oural à la douceur des Pyrénées mais de l’acclimatement de l’homme au froid polaire. L’ours bénéficiera de l’aide humaine alors que l’homme ne devra compter que sur lui-même… et sur quelques vêtements chauds.

Seulement voilà, cette distinction a presque totalement disparu de l'usage courant où « acclimatation » s'est aujourd'hui étendu à tout type d'adaptation, qu'elle concerne une plante, un animal ou un être humain. Un détour sur la Toile suffit à s'en convaincre : 45 occurrences pour « acclimatation » lors du mois écoulé,… zéro pour « acclimatement ». Le résultat est sans appel. Nos grands penseurs vont devoir s'adapter. 

vendredi 25 avril 2025

Les lettres muettes, ça vous parle ?

« Ni nous, ni nos voisins mauriciens, n'avons vocation à prendre partie dans ces affrontements qui ne feront que déstabiliser nos peuples et nos territoires. » (Zinfos974)

Les lettres muettes, ça vous parle ? Le drame avec ces demoiselles, c'est que, par définition, elles ne nous disent rien. À l'oral… s'entend. Car à l'écrit, elles sont la plupart du temps chargées d'une signification précise et il peut être fâcheux de les oublier. Ou d'en ajouter là où il n'en faut pas. Riz ou ris ? Différent ou différend ? Dessin ou dessein ? On ne compte plus les confusions causées par ces homophones qui avancent visage masqué. Tenez, prenez les noms « parti » et « partie », très présents dans nombre d'expressions usuelles. Doit-on écrire « prendre parti » ou « prendre partie » ? « Prendre à parti » ou « prendre à partie » ? Nous nous sommes tous un jour posé la question. 

Sachez donc que dans « tirer parti de » (exploiter, utiliser), le nom masculin « parti » désigne le bénéfice, le profit, l'avantage. Dans « prendre parti » (choisir, opter), il a le sens de « position », « attitude nette », et il équivaut à « décision », « jugement », « opinion préconçue » dans « parti pris ». En revanche, dans « prendre à partie » et « être juge et partie », nous avons cette fois affaire au substantif féminin « partie » au sens juridique de « personne impliquée dans un procès », « adversaire ».  

J'espère que ce modeste post vous aidera à ne plus vous en remettre à la seule bienveillance du hasard. Et si ce n'est pas le cas, j'essaierai d'en prendre mon parti. 

samedi 19 avril 2025

L'avenir sur le banc des accusés

« On n’est pas à l’abri que cela recommence à l’avenir. » (linfo.re)

On n'est en effet à l'abri de rien. Y compris de voir l'avocate d'un détenu violent prise en flagrant délit de pléonasme. Nul besoin de me lancer dans une interminable plaidoirie pour vous convaincre, mesdames et messieurs les jurés de la langue, que la locution « à l'avenir » n'est, dans l'affaire qui nous occupe, qu'un effet de manche bien inutile. Un simple « recommence » eût suffi à exprimer le sens recherché. Puisque je vous tiens, notez qu'affubler « d'avenir » projets, projections ou perspectives est tout aussi condamnable, au même titre que ce bel avenir que nous avons devant nous et dans lequel, Dieu sait pourquoi, nous semblons rentrer à reculons. 

Ainsi soit-il !

  «  C’est pourquoi la désignation d’un DRH –  aussi expérimenté soit-il – à la présidence d’Airport Holdings Ltd (AHL) soulève une interro...