Tous les ouvrages consacrés au bien-parler — et quelques-uns dédiés à la bonne chère — en ont fait un jour ou l'autre leur plat du jour. Depuis des décennies, la formule « bon appétit » nourrit les débats avec une remarquable constance. On l'a dite maladroite, absurde, voire impolie. Rien que cela.
Les griefs formulés contre elle sont connus. Souhaiter « bon appétit » reviendrait à souhaiter un bon désir, puisque l'appétit n'est rien d'autre que l'« inclination qui porte à désirer quelque chose ». À ce compte-là, pourquoi ne pas souhaiter une bonne soif à son voisin de table ? Ou une bonne envie à un ami pressé de trouver les commodités les plus proches ?
L'origine de l'expression est, elle, autrement plus savoureuse. La plupart des historiens de la langue la font remonter au Moyen Âge. Dans une chronique diffusée sur RTL en 2022, Capucine Trollion et Florian Gazan rappelaient qu'on souhaitait alors « bon appétit » à ses convives un peu comme on leur souhaiterait aujourd'hui bonne chance. Après tout, entre les risques d'étouffement, les règles d'hygiène approximatives et quelques empoisonnements opportunément glissés dans les intrigues de cour, prendre place à table n'était pas toujours une activité de tout repos.
Popularisée par Jean de La Fontaine puis par Victor Hugo, la formule connut ensuite une fortune mouvementée. Longtemps boudée par les milieux les plus raffinés, elle revint progressivement en grâce après la Seconde Guerre mondiale et finit par s'imposer dans toutes les couches de la société. Aujourd'hui, vouloir la bannir reviendrait à tenter d'interdire les croissants au petit déjeuner. La mission paraît vouée à l'échec.
Ses détracteurs ne désarment pourtant pas. Beaucoup lui préfèrent désormais le très chic « bonne dégustation », servi à toutes les sauces dans les restaurants soucieux de transformer le moindre steak-frites en expérience sensorielle immersive. La formule a d'ailleurs fini par agacer autant que celle qu'elle prétend remplacer.
L'Académie française s'en amuse volontiers : « La langue de la cuisine manie volontiers l'hyperbole », observe-t-elle avant de railler ces établissements où l'on souhaite une « bonne dégustation » même lorsqu'il ne s'agit que de déjeuner d'une simple salade de tomates.
Michel Houellebecq, lui, va plus loin encore. Dans Sérotonine, il raconte comment certains serveurs, après avoir détaillé avec une solennité quasi liturgique la composition du moindre amuse-bouche, parviennent à lui couper l'appétit d'un simple « bonne dégustation ».
Alors, « bon appétit » ou « bonne dégustation » ? Pour ma part, un modeste « bon repas » me conviendrait parfaitement. Mais je me garderai bien d'en faire tout un fromage.
Les pièges de la langue française vus au travers de l'actualité réunionnaise
lundi 24 février 2025
Estomac délicat s'abstenir
Lu hier : « Bon week-end et bon appétit pour la semaine prochaine. » (linfo.re)
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