lundi 7 avril 2025

Stupéfiant trafic

« Maurice Gironcel stupéfait par l'interpellation de son directeur de cabinet pour suspicion de trafic de drogue. » (Zinfos974)

« Surprise et étonnement. » Même si, comme l'écrivait Stephen King, « l'humour est presque toujours la colère maquillée », Maurice Gironcel n'était sans doute pas assez remonté pour céder lui-même à la saillie qui lui tendait les bras vendredi dernier, après l'arrestation de son « dircab » — c'est ainsi qu'il convient de dire aujourd'hui — soupçonné de trafic de zamal entre La Réunion et l'île Maurice.
D'autres se sont montrés moins réservés. Jamais à court d'un jeu de mots, certains sites d'information locaux ont ainsi titré sur la « stupéfaction » du maire. Dieu merci, il n'était question que d'une affaire de stupéfiants. J'imagine déjà ce qu'aurait donné un fait divers plus tragique : « M. X assassiné, la population abattue ».
À leur décharge, je serais mal placé pour leur jeter la pierre. À l'époque où je sévissais dans une rédaction de la place, je n'étais jamais avare de formules accrocheuses destinées à attirer le chaland. J'aurais donc presque souri à cette facilité journalistique si elle ne m'avait paru dissimuler une possible entorse au bon usage. Possible seulement. Car après enquête, l'affaire s'est révélée moins simple qu'il n'y paraissait.
La plupart des spécialistes de la langue affirment en effet, leur Bescherelle sur le cœur, que l'on confond fréquemment l'adjectif stupéfait et le participe passé stupéfié. Selon eux, lorsque le premier n'est pas employé absolument, il se construit avec la préposition de, tandis que le second exige par
On écrira donc : 
Maurice Gironcel a été stupéfait d'apprendre l'arrestation de son directeur de cabinet.
Mais :
Maurice Gironcel a été stupéfié par l'arrestation de son fidèle bras droit.
L'affaire semblait entendue. Seulement voilà : à la stupéfaction générale — ou à la stupeur générale, c'est selon — l'Académie française vient brouiller les pistes. « Stupéfait et stupéfié ont le même sens. On peut ainsi dire : "Il a été stupéfié de l'apprendre" et "Il a été stupéfait de l'apprendre". »
Voilà qui rejoint l'avis de Michèle Lenoble-Pinson, laquelle rappelle dans Le Français correct que le participe passé stupéfié peut parfaitement s'employer comme adjectif synonyme. Voltaire lui-même écrivait : « Je suis encore tout stupéfié de votre intrépidité. »
En revanche, les immortels condamnent fermement le tour être stupéfait par. Selon eux, le verbe stupéfaire n'aurait longtemps été qu'une création de l'usage, tout comme son pseudo-participe passé stupéfaitMais cela, c'était avant que Larousse et Robert ne leur accordent officiellement droit de cité.
Légitimée par des générations d'écrivains, par conviction parfois, par inadvertance souvent, la famille s'est depuis installée dans la langue sans demander la permission à personne. Quel trafic !

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