mercredi 9 avril 2025

Les dessous d'un héritage

« Deux portraits croisés, deux témoignages qui se complètent et se rejoignent autour du même désir de transmettre ce dont elles ont hérité avec parfois des moments de doutes, de déception. » (Outre-mer la 1ère)

« Une langue est faite pour transmettre le meilleur d'hier à ceux qui viendront demain. »

Comment ne pas souscrire à cette belle affirmation de Dominique Noguez ? L'honnêteté oblige toutefois à reconnaître que les termes du testament ne sont pas toujours d'une clarté absolue.

Prenons le cas du verbe hériterGénération après génération, les spécialistes de la langue semblent s'accorder sur un premier point : lorsque le verbe est suivi du nom du donateur, celui-ci doit être introduit par la préposition de.

Jean-Claude a hérité de sa tante.

Ils sont tout aussi unanimes à considérer que, lorsque le donateur et l'objet de la succession sont exprimés simultanément, il convient de recourir à la construction hériter quelque chose de quelqu'un.

Jean-Claude a hérité l'âne de sa tante.

Cette tournure aurait le mérite d'éviter la répétition de la préposition de et, par conséquent, toute ambiguïté entre les deux compléments.

Mouais...

Même si l'espèce humaine ne cessera jamais de me surprendre, je la crois encore suffisamment bien constituée pour comprendre que dans une phrase comme :

Jean-Claude a hérité de l'âne de sa tante, 

 c'est bien l'équidé — et non la respectable parente — qui constitue l'embarrassant objet de l'héritage. Mais toute belle unanimité est vouée à se fissurer un jour.

Les divergences apparaissent dès lors que hériter n'a plus pour complément que l'objet transmis. Tandis que la majorité des autorités linguistiques — Académie française, Girodet, Colin, Capelovici, Thomas et consorts — juge obligatoire l'emploi de la préposition de, une minorité emmenée par Hanse et Grevisse admet également la construction directe :

Jean-Claude a hérité d'un âne.

Jean-Claude a hérité un âne.

Dans les deux cas, je souhaite d'ailleurs bon courage à Jean-Claude.

Les dissidents rappellent en effet que hériter, issu du latin chrétien hereditare, a d'abord signifié « donner quelque chose en héritage », avant de prendre le sens de « recevoir » ou « recueillir », deux verbes qui appellent naturellement un complément d'objet direct. À l'époque, précise Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française, on héritait une tradition, des idées ou des coutumes. La construction hériter quelque chose constituerait donc la survivance d'un état ancien de la langue.

Aujourd'hui, l'usage semble pourtant avoir largement tranché en faveur de hériter de quelque choseQuelques auteurs et, plus rarement, certains médias continuent néanmoins d'entretenir cette discrète survivance du passé. Pas plus tard que le 23 décembre dernier, Le Figaro écrivait ainsi :

« Près d'un an après avoir quitté Matignon, la députée du Calvados hérite le portefeuille de l'Éducation nationale. »

Insécurité dans les établissements scolaires, harcèlement, malaise enseignant, crise des vocations, recul du niveau des élèves, polémiques autour de Parcoursup...

À bien y regarder, le legs avait tout du cadeau empoisonné.

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