Lu hier : « Tous les cas investigués sont des hommes, âgés entre 19 et 63 ans (âge médian : 34 ans).
Le verbe « investiguer » demeure un sujet de discorde chez les linguistes. L’Académie française et Littré persistent à lui tourner le dos. Jean Maillet, auteur de Langue française : arrêtez le massacre !, n’y voit pour sa part qu’un anglicisme de plus, forgé dans les années 1950 sous l’influence du verbe anglais to investigate.
Quoi qu’en disent ses détracteurs, « investiguer » a aujourd’hui pignon sur rue. Et nul besoin d’être un fin limier pour retrouver sa trace dans les médias francophones :
– « L’objectif du programme est d’éloigner les personnels des zones à investiguer et à traiter… » (Le Télégramme)
– « Il s’agirait d’une “entrave majeure” au métier de journaliste. Ce dernier n’aurait plus la liberté d’investiguer et de publier… » (La Dernière Heure)
– « Ceci fait partie des éléments à investiguer. » (Paris-Normandie)
Après tout, quel mal y a-t-il à employer un mot qui, malgré les réserves de certains puristes, a reçu l’onction de Larousse et de Robert ? Alain Rey lui-même ne lui dénie pas des origines des plus respectables : « Investiguer » vient du latin investigare, par l’intermédiaire d’anciennes formes françaises, avant de réapparaître sous sa forme moderne au début du XVe siècle, au sens de « faire des recherches ».
Bref, contrairement à ce que pourraient laisser croire ses détracteurs, le mot n’est pas né hier matin dans le cerveau malade d’un journaliste francophone contaminé par l’anglais.
Mais voilà : ce n’est pas tant la présence d’« investiguer » dans la phrase qui me chagrine que l’usage qu’on en fait. Car, dans son emploi français traditionnel, le verbe se construit sans complément d’objet direct, à l’instar d’« enquêter ». On enquête sur quelqu’un ou sur quelque chose ; on investigue sur quelque chose. On n’investigue donc pas quelqu’un ou quelque chose.
Un homme, qu’il soit âgé de 19 ans ou de 63 ans, ne saurait ainsi être qualifié d’« investigué ». Il pourra en revanche être « interrogé », « sondé », « questionné », « consulté », « examiné », voire, selon les méthodes employées, « cuisiné »…
La liste est longue.
À vous de mener l’enquête.
Les pièges de la langue française vus au travers de l'actualité réunionnaise
vendredi 24 juin 2022
En quête d’investigation
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