vendredi 8 novembre 2024

Le noir le travaille

Vacant à d'autres occupations, je n'ai pas eu le temps de réagir à chaud à un événement qui a beaucoup fait jaser, et pas seulement dans le landerneau local. Le 24 octobre dernier, en plein débat sur le budget de l'État pour 2025, le député réunionnais Frédéric Maillot a cru bon de proposer la mise à l'ombre de l'expression « travail au noir ». « Pourquoi parler de “travail au noir” ? Ne pourrait-on pas plutôt utiliser “travail dissimulé” ? Pourquoi, à chaque fois que ce serait négatif, ce serait le mot noir qui serait employé ? », s'est-il insurgé, ajoutant au passage à sa liste noire les expressions « mouton noir » ou encore « broyer du noir ».

Pour information, le « travail au noir » n'est pas né d'hier. Il remonte au Moyen Âge, époque où, sous l'influence de la tradition catholique, le repos nocturne n'était pas un droit mais un devoir. Alors qu'aujourd'hui les heures effectuées après le coucher du soleil sont majorées, elles étaient autrefois passibles d'amendes. Les règles étant faites pour être contournées, nombre d'employeurs bravèrent pourtant l'interdit. Peu à peu, « travailler au noir » en vint donc à signifier « travailler dans l'illégalité » ou « dans la clandestinité », sens que l'on retrouve également dans des expressions telles que « marché noir » ou « caisse noire ».

Au-delà de faire le buzz, l'intervention de Frédéric Maillot aura au moins permis de remettre à jour notre connaissance d'une locution que nous employons couramment sans plus nous interroger sur son origine. Je rejoins d'ailleurs notre élu lorsqu'il observe que l'adjectif « noir » sert fréquemment à qualifier des réalités peu réjouissantes : une période noire de notre histoire, des idées noires, un sombre dessein, une vision pessimiste ou quelque pratique occulte. Devons-nous pour autant effacer ces expressions de notre vocabulaire ? Faudra-t-il demain renoncer à ce petit café noir si réconfortant après une nuit blanche passée à dévorer un bon vieux roman noir ? Et que dire de ce raisin noir, tout aussi savoureux que le blanc, ou de cette mer Noire qui, à y regarder de plus près, ne l'est pas tant que cela ?

Au fond, les mots racontent souvent davantage leur histoire que nos sensibilités contemporaines. Ils sont les héritiers d'usages, de croyances et de représentations parfois très anciennes dont le sens premier s'est souvent perdu en chemin.

Cela étant dit, je ne peux que me réjouir de l'intérêt porté par Frédéric Maillot aux subtilités de la langue française. La chose est devenue suffisamment rare pour être signalée. J'espère simplement que la mission de notre jeune et impétueux député ne se bornera pas à une simple croisade sémantique, comme pourrait me le faire craindre sa participation au récent colloque sur la « discrimination linguistique » organisé avec son homologue guadeloupéen Olivier Serva. Car au-delà des mots, il est des maux autrement plus préoccupants dont souffrent nombre d'électeurs qui, en juillet dernier, lui ont signé un chèque en blanc.

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