C’est un phénomène physique fascinant. Peut-être l'avez-vous remarqué : comme l'eau devient vapeur lorsqu'elle atteint la température de 100°C, vous pouvez basculer en l'espace d'une seconde de l'état moléculaire d'être humain, d'homme, de femme, de personne à celui d'individu ? Il vous suffit pour cela, ce que je vous déconseille fermement, de braquer le premier vendeur de pistaches venu, d'exhiber votre grosse « kalach » en public, de jeter en bande organisée un ordinateur à la mer ou de jouer du tournevis un soir de fête de la musique, comme ce fut (hélas !) le cas mercredi à Saint-Denis.
Voici d'ailleurs comment les sites locaux d'information ont retracé l'agression :
– « En marge de la fête de la musique hier soir à Saint-Denis, un individu armé d’un tournevis aurait tenté de s’en prendre à des policiers de la brigade canine. »
– « Les policiers ont fait usage de leur arme face à l’individu qui tentait de les attaquer. »
– « C’est ensuite le troisième policier qui a tiré, l’individu s’acharnant toujours. »
– « L’individu a reçu trois impacts de balles, dont deux à la main et au thorax. »
– « Selon nos informations, l'individu a été transporté au CHU de Bellepierre, son pronostic vital engagé, vers 1h du matin. »
– « …l'individu sera auditionné dans les heures qui viennent. Il souffrirait de problèmes psychologiques, et aurait des "tendances suicidaires". »
– « Si le pronostic vital de l’individu n’est plus engagé, une enquête a été ouverte. »
Individu… et pourquoi pas agresseur, assaillant ou forcené ? Une fois encore, il semble que nous ayons affaire à un de ces termes issus du jargon policier entrés dans l'usage avec la complicité presque touchante des médias.
Heureusement, tel un dépliant publicitaire, l'« individu » est biodégradable et éphémère. Au fil des jours et des besoins de l'écriture, il mutera pour devenir « l'homme de 30 ans », « le père de famille », « le désespéré » ou « le suspect ». La justice finira par lui attribuer ses titres de noblesse : « mis en cause », « accusé », puis « condamné ». C'est le parcours classique du citoyen lambda qui a mal tourné… et à qui la société s'empresse de serrer la vis.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire