vendredi 10 novembre 2023

Coupes en clair-obscur

Lu récemment : « On s'attend à des coupes sombres dans la masse salariale, mais il faut réduire la voilure en raison du passif de l'entreprise. Depuis deux ans, nous avons…» (Clicanoo)

Il ne s'écoule pas un jour sans que l'on nous annonce toutes sortes de « coupes sombres » aux retombées fâcheuses : coupes sombres dans le budget de l'État, coupes sombres dans les effectifs de Renault, coupes sombres dans les subventions municipales… Eh bien ! voyez-vous, nous devrions nous en réjouir… si l'usage n'avait fait de cette expression un authentique contresens. Ça vous la coupe, n'est-ce- pas ? 

En effet, contrairement à l'idée reçue, pratiquer des coupes sombres ne signifie pas que l'on va tailler à tour de bras. Issue du langage de la sylviculture, une « coupe sombre » est au contraire une coupe légère consistant à n'enlever que quelques arbres « pour en semer des nouveaux », définit Littré. Cette opération préserve ainsi l'ombre du sous-bois. À l'inverse, une « coupe claire » désigne un abattage massif qui a non seulement pour conséquence de laisser passer une abondante lumière, mais aussi celle, catastrophique, de nuire à la préservation de notre belle et fragile planète. 

Comment expliquer, dès lors, que l'usage ait fini par inverser les rôles ? Sans doute parce que l'adjectif sombre évoque spontanément tout ce qu'il y a de plus funeste : un sombre avenir, de sombres desseins, de sombres pensées… L'imaginaire a pris le pas sur l'étymologie. À force de voir la vie en noir, on a fini par obscurcir la langue elle-même.

Accrochés à l'expression d'origine comme des écureuils à leur tronc, les linguistes font feu de tout bois contre cette dérive qualifiée d' « abusive » par Adolphe Thomas et Michel de Toro (Dictionnaire des difficultés de la langue française). « Si on ne peut pas aller contre l'usage, […] de telles contradictions ne sont pas à conseiller », estime quant à lui Joseph Hanse dans son Dictionnaire des difficultés du français. Enfin, sous sa rubrique Dire, ne pas dire, l'Académie note qu' « un auteur doit redouter davantage la coupe claire que la coupe sombre dans son texte », et que « les coupes claires dans les crédits sont plus à craindre que les coupes sombres ». 

Seule ombre au tableau, la définition proposée par le Robert (en ligne), passé maître dans l'art du clair-obscur : une coupe sombre, nous dit-il, est une « suppression importante, mais moins que la coupe claire ». Importante… mais modérément importante, en quelque sorte. J'avoue que je m'y perds un peu. À force d'hésiter entre l'ombre et la lumière, je ne sais plus très bien de quel côté tenir la tronçonneuse.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Ainsi soit-il !

  «  C’est pourquoi la désignation d’un DRH –  aussi expérimenté soit-il – à la présidence d’Airport Holdings Ltd (AHL) soulève une interro...