Familière, populaire, employée par plaisanterie ou par pédanterie, qualifiée de « pléonasme caractérisé » par les uns, d'« affreuse tautologie » par les autres, l'expression « au jour d'aujourd'hui » s'installe chaque jour davantage dans l'usage courant au sens d'« actuellement » ou de « présentement ».
Mais n'allez pas croire qu'il s'agisse d'une dérive langagière supplémentaire de notre permissive époque. Si son essor a été spectaculaire à partir du début du XXe siècle, la tournure est attestée dès le XVe. On la retrouvera par la suite sous la plume d'auteurs aussi prestigieux que Lamartine, George Sand, Maurice Genevoix ou Bernard Clavel.
Et pourtant...
L'attelage est d'autant plus cocasse qu'il ne contient pas un, mais deux pléonasmes. Formé au XIIIe siècle, « aujourd'hui » renferme déjà le terme d'ancien français « hui », qui signifiait « le jour où l'on est ». Dès lors, « au jour d'aujourd'hui » signifie littéralement : « au jour du jour du jour où l'on est ». De quoi faire frémir les amoureux de l'économie linguistique.
Malgré cet indéniable caractère pléonastique, « aujourd'hui » appartient depuis longtemps au patrimoine de notre langue ; il en va désormais de même pour « au jour d'aujourd'hui ». Littré juge l'expression « fort peu recommandable », mais l'Académie française se montre plus conciliante : elle ne la considère pas comme incorrecte, à condition toutefois de ne pas en abuser. Une inhabituelle propension, chez les sages du quai Conti, à se mettre au goût du jour.
Les Immortels ne sont d'ailleurs pas les seuls à faire preuve d'indulgence. Nombre de linguistes estiment que, contrairement à un simple « aujourd'hui », souvent compris au sens large de « de nos jours », « au jour d'aujourd'hui » met davantage l'accent sur l'instant présent et se rapproche ainsi de « actuellement », « maintenant » ou « en ce moment ». Et, pour tout dire, l'argument ne me paraît pas dénué de pertinence.
Nettement moins recevable, en revanche, est cette manie récente qui consiste à employer — sans doute par contamination de la locution « à l'heure actuelle » — le curieux tour « à l'heure d'aujourd'hui », dont le rayonnement ne cesse de s'étendre, y compris dans la sphère politique. Ainsi, dimanche soir, interrogé sur l'avenir d'une France coupée en trois, un député de gauche fraîchement réélu expliquait qu'« à l'heure d'aujourd'hui », il était encore trop tôt pour le savoir.
Demain sera un autre jour.

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