Vous dire que le mal est profond confinerait à l’euphémisme. Je suis pourtant bien placé pour savoir que les campagnes de prévention ne manquent pas : dans les écoles de journalisme, au sein des rédactions, et jusque dans les repas entre amis où il plaît à l’ego de beurrer ses toasts de sa culture linguistique.
Car tout le monde ou presque connaît la règle : pallier est un verbe transitif direct. Il se construit donc sans préposition. On pallie une difficulté, un manque, une crise, un problème… mais on ne « pallie pas à » quoi que ce soit.
C’est sans doute par analogie avec « parer à », « remédier à » ou « obvier à » qu’est née, qu’a vécu, qu’elle vit encore et qu’elle vivra probablement longtemps, la tournure hors-la-loi « pallier à ». Mais voilà : cette faute de construction en dissimule une autre, autrement plus sournoise. Car contrairement à une idée aujourd’hui largement répandue, « pallier » n’est pas exactement synonyme de « guérir », de « supprimer » ou même de « remplacer ».
Pour comprendre le mot, il faut remonter à son origine. « Pallier » vient du latin palliare, « dissimuler sous un manteau ». Pallier, c’est donc à l’origine cacher, dissimuler, puis, par extension, atténuer un mal ou en masquer les effets sans nécessairement le faire disparaître.
Bruno Dewaele, dans son blog À la fortune du mot, résume joliment la chose : « Pallier, c’est donc cacher ce que l’on ne saurait voir et moins encore montrer, habiller la réalité de façon spécieuse. » Et les soins palliatifs nous fournissent sans doute le meilleur exemple de cette nuance : ils ne guérissent plus, mais cherchent à soulager la souffrance.
Vaine mise en garde, hélas ! L’usage a depuis longtemps élargi le domaine du verbe et lui fait de plus en plus souvent endosser les habits de « remédier, remplacer ». Une simple excursion sur le Web suffit pour mesurer l’ampleur du phénomène. Quant à « pallier à », il semble avoir acquis une immunité presque totale malgré les rappels à l’ordre répétés.
Quand je vous disais que le mal était profond, je ne faisais d’ailleurs que masquer mon inquiétude.
En réalité, je le crois incurable.
Les pièges de la langue française vus au travers de l'actualité réunionnaise
dimanche 27 mars 2022
Voisins de "pallier"
Lu il y a quelques jours : « Les autorités ont interdit l’importation de produits non essentiels, tous les appareils électroniques et le vin, pour pallier à la crise. »
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