dimanche 27 mars 2022

Voisins de "pallier"

Lu il y a quelques jours : « Les autorités ont interdit l’importation de produits non essentiels, tous les appareils électroniques et le vin, pour pallier à la crise. »

Vous dire que le mal est profond confinerait à l’euphémisme. Je suis pourtant bien placé pour savoir que les campagnes de prévention ne manquent pas : dans les écoles de journalisme, au sein des rédactions, et jusque dans les repas entre amis où il plaît à l’ego de beurrer ses toasts de sa culture linguistique.
Car tout le monde ou presque connaît la règle : pallier est un verbe transitif direct. Il se construit donc sans préposition. On pallie une difficulté, un manque, une crise, un problème… mais on ne « pallie pas à » quoi que ce soit.
C’est sans doute par analogie avec « parer à », « remédier à » ou « obvier à » qu’est née, qu’a vécu, qu’elle vit encore et qu’elle vivra probablement longtemps, la tournure hors-la-loi « pallier à ». Mais voilà : cette faute de construction en dissimule une autre, autrement plus sournoise. Car contrairement à une idée aujourd’hui largement répandue, « pallier » n’est pas exactement synonyme de « guérir », de « supprimer » ou même de « remplacer ».
Pour comprendre le mot, il faut remonter à son origine. « Pallier » vient du latin palliare, « dissimuler sous un manteau ». Pallier, c’est donc à l’origine cacher, dissimuler, puis, par extension, atténuer un mal ou en masquer les effets sans nécessairement le faire disparaître.
Bruno Dewaele, dans son blog À la fortune du mot, résume joliment la chose : « Pallier, c’est donc cacher ce que l’on ne saurait voir et moins encore montrer, habiller la réalité de façon spécieuse. » Et les soins palliatifs nous fournissent sans doute le meilleur exemple de cette nuance : ils ne guérissent plus, mais cherchent à soulager la souffrance.
Vaine mise en garde, hélas ! L’usage a depuis longtemps élargi le domaine du verbe et lui fait de plus en plus souvent endosser les habits de « remédier, remplacer ». Une simple excursion sur le Web suffit pour mesurer l’ampleur du phénomène. Quant à « pallier à », il semble avoir acquis une immunité presque totale malgré les rappels à l’ordre répétés.
Quand je vous disais que le mal était profond, je ne faisais d’ailleurs que masquer mon inquiétude.
En réalité, je le crois incurable.

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