samedi 9 avril 2022

L' « e » final à suspense...

Lu ce matin : « On espère être dans la même continuité pour faire un résultat. Afin de maintenir un peu le suspens. » (clicanoo.re)

Mais enfin, que voulait donc dire l’auteur de cette déclaration, entraîneur de handball de son état ? Que ses joueuses vont s’efforcer de préserver leur situation actuelle ? Qu’elles doivent prolonger leur série de bons résultats pour entretenir l’espoir de se mêler à la lutte pour le titre et d’en rendre le dénouement plus incertain ?
Je vais aller droit au but. Je pense tout simplement que mon confrère de la maison d’en face a été victime — à l’insu de son plein gré ? — d’un dérapage linguistique incontrôlé. Loin de moi l’idée de lui adresser un carton jaune : si la confusion entre « suspens » et « suspense » est quasi inexistante à l’oral, elle demeure fréquente dans le langage écrit, et les médias n’y échappent pas.
« Suspense » et « suspens » ne sont pourtant plus en concurrence. Le premier, avec un « e » final, désigne une situation, un événement « dont on attend la suite avec une inquiétude très vive » (Larousse en ligne). Le second ne survit pratiquement plus que dans la locution « en suspens », au sens de « momentanément interrompu ».
Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Issu du latin classique suspensus, « suspens » fut d’abord un adjectif signifiant « incertain, indécis », avant de devenir un substantif désignant notamment « une attente angoissée » et « le moment qui suscite ce sentiment ». Puis son emploi s’est progressivement réduit à son acception actuelle.
Entre-temps, le mot avait traversé la Manche. Il en revint plusieurs siècles plus tard affublé d’un « e » final, d’une prononciation so british et, surtout, d’une étiquette d’anglicisme. D’abord cantonné dans les domaines du cinéma et de la littérature, « suspense » a ensuite étendu son terrain de jeu à toute situation dont l’issue demeure incertaine et qui suscite excitation, inquiétude ou angoisse.
C’en était trop pour les linguistes les plus puristes, qui, à défaut de pouvoir arrêter le train de l’usage, se sont longtemps obstinés à conseiller le vieux « suspens » à la place du made in England « suspense ». Peine perdue : l’usage n’en a fait qu’à sa tête, et les dictionnaires usuels ont fini par lui emboîter le pas.
Et je ne ferai pas durer le suspense plus longtemps : je leur donne raison à cent pour cent.

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