jeudi 28 juillet 2022

Cochon qui s'en dédie

Lu hier : « Le Département apportera sa contribution en identifiant des salles dédiées » (clicanoo.re)

De nos jours, on dédie à peu près tout et n’importe quoi à tout et n’importe qui. Un livre à sa mère, une chanson à son premier amour, une victoire à ses supporters, un César à ses parents… Et désormais, apparemment, des salles à je ne sais trop quoi. C’est dire si le verbe « dédier » a trouvé de nouveaux débouchés.
Il mérite donc bien que je lui dédie à mon tour quelques lignes. Car si « dédier » signifie « destiner quelque chose à quelqu’un » ou, au figuré, « vouer toutes ses forces à une cause », comme nous l’explique l’Académie, il ne saurait pour autant devenir le couteau suisse de la destination.
Un acteur pourra ainsi dédier son César à ses parents, un skieur sa médaille d’or à l’inventeur du remonte-pente — Robert Winterhalder, pour les curieux — et un homme politique sa victoire aux électeurs qui lui ont permis de la remporter. Dans tous ces cas, il y a une idée de destination, mais aussi quelque chose de plus : une intention, un hommage, une marque de reconnaissance ou d’attachement.
C’est précisément ce petit supplément d’âme que l’usage tend parfois à faire disparaître. À force de rencontrer des « espaces dédiés », des « dispositifs dédiés », des « moyens dédiés », des « salles dédiées » et bientôt, pourquoi pas, des « chaussettes dédiées » au dimanche, le verbe finit par n’être plus qu’un élégant synonyme de « réservé à », « destiné à » ou « affecté à ».
Faut-il pour autant jeter aux orties toutes les « salles dédiées » ? Pas nécessairement. La langue n’est pas un musée et l’usage finira peut-être par consacrer cet emploi. Mais lorsque « dédier » se contente de remplacer mécaniquement « réserver » ou « destiner », sans la moindre idée d’hommage, de vocation ou d’engagement, je me demande s’il ne commence pas à se sentir un peu trop à son aise.
Après tout, il existe déjà suffisamment de mots pour dire ce que l’on veut dire. Inutile de tous les dédier à la même besogne.
Alors, si vous croisez demain une salle « dédiée » aux réunions, un dispositif « dédié » aux usagers ou un espace « dédié » aux vélos, ne vous précipitez pas pour sonner l’hallali. Contentez-vous de vous demander si « réservé à » n’aurait pas fait aussi bien l’affaire.
Et si vous décidez malgré tout de dédier ce billet à la défense du bon usage, libre à vous. Mais gare à vous : cochon qui s’en dédit !

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