Question pratique : possédez-vous un dictionnaire ? Si oui, ouvrez-le donc à « pratiquement ». Et si vous avez le Petit Robert sous la main, vous constaterez que le bougre, fidèle à sa légendaire et mercantile ouverture d’esprit, accueille sans restriction l’adverbe au sens de « presque ». Larousse lui ouvre également ses portes, mais avec une petite pancarte « emploi critiqué » accrochée à l’entrée. Littré, plus méfiant, lui refuse toujours l’accès. Quant à l’Académie, elle tolère l’intrus, mais le cantonne au langage « familier ».
Il est vrai qu’à l’origine, « pratiquement » n’avait à peu près rien à voir, voire rien à voir du tout, avec le sens que l’usage lui accorde de nos jours. Issu du latin chrétien practice (dans la vie active), il signifiait et signifie toujours « dans la pratique », « d’une manière pratique », en opposition à « théoriquement ». Bref, rien qui permette de dire qu’une jeune femme est « pratiquement dénudée », sauf à considérer qu’elle s’est déshabillée avec beaucoup de méthode.
C’est sous l’influence de l’anglais practically, employé notamment au sens de « presque », que notre « pratiquement » a progressivement pris le même chemin. De « dans la pratique » à « quasiment », le pas a donc été franchi, et il semble aujourd’hui difficile de faire machine arrière.
J’en veux pour preuve ma petite enquête maison : sur cinquante médias numériques consultés récemment, un seul avait employé « pratiquement » dans son sens originel. Les quarante-neuf autres avaient manifestement choisi la voie la plus… pratique.
Alors, emploi fautif ? Anglicisme ? Évolution naturelle de la langue ? Les dictionnaires ne sont pas tous d’accord, et l’usage, lui, n’attend pas leur verdict pour avancer. Preuve de plus qu’en français, la théorie ne pèse jamais très lourd face à la pratique.

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