Vous l'avez peut-être remarqué : il est des mots qu'il ne fait pas bon prononcer. Souvent parce qu'ils rappellent des périodes douloureuses de notre histoire, parfois parce qu'ils désignent une réalité jugée dévalorisante. Ainsi le mot Noir a-t-il cédé la place à nègre durant la traite esclavagiste avant de réapparaître après l'abolition de l'esclavage, puis d'être concurrencé à son tour par l'expression personne de couleur, désormais étendue à l'ensemble des populations non blanches.
Plus récemment, les grands réformateurs du vocabulaire ont entrepris de neutraliser certains termes liés au handicap ou à des professions réputées peu valorisantes. On ne parle plus d'un nain, d'un aveugle ou d'un sourd, mais d'une personne de petite taille, d'un malvoyant ou d'un malentendant. Les femmes de ménage sont devenues agentes d'entretien, les caissières des hôtesses de caisse et les éboueurs des agents de propreté urbaine. Même notre populaire dame pipi a changé d'identité : c'est désormais un agent d'accueil et d'entretien qui vous attend près de l'urinoir.
Cette entreprise de lessivage lexical serait tout à fait louable si elle ne finissait parfois par emporter la langue elle-même. Parmi les modes les plus florissantes figure aujourd'hui l'emploi de la locution en situation de devant à peu près n'importe quel nom évoquant un état fâcheux. Handicap arrive largement en tête du classement, surtout en cette période paralympique, mais précarité, vulnérabilité, chômage ou surpoids ne sont pas en reste. À force de fouiller la Toile, j'ai même croisé des étudiants en situation d'autonomie, un déplacement en situation de vigilance et une France en situation de blocage. C'est dire si l'imagination de l'usager semble sans limites.
Je vous rassure : je ne suis pas le seul à trouver la situation préoccupante. Le 3 juin 2021, l'Académie française dénonçait déjà ce qu'elle qualifiait d'« extensions de sens abusives ». Selon elle, une certaine langue technocratique a pris l'habitude d'ajouter des mots qui n'apportent rien d'autre qu'un vernis pseudo-scientifique à des réalités parfaitement compréhensibles. Pourquoi parler d'une personne en situation de chômage quand le mot chômage désigne déjà une situation ? Pourquoi dire en situation de handicap lorsque l'adjectif handicapé existe depuis des décennies ?
Le magazine Marianne est arrivé à des conclusions voisines. Selon lui, cette novlangue euphémistique, censée éviter toute stigmatisation, finit parfois par produire l'effet inverse, comme si les mots pauvre ou handicapé étaient devenus eux-mêmes embarrassants.
Euphémisme ? Pléonasme ? Sans doute. Mais il y a plus. À force de discuter de ses usages modernes, on en oublierait presque le sens véritable de la locution. Or les dictionnaires usuels sont formels : être en situation de signifie « être en mesure de », « être à même de », « être en position de ». De plus, rappellent Le Robert et l'Académie, cette tournure se construit normalement avec un verbe à l'infinitif et non avec un nom.
Ainsi écrira-t-on sans difficulté :
« Je ne suis pas en situation de m'opposer à ce projet. »
Vous conviendrez que nous sommes assez loin de l'acception qu'on lui prête aujourd'hui. Autant de bonnes raisons de souhaiter la disparition rapide de cette mode langagière.
Hélas, j'ai bien peur que la situation soit désespérée.
Les pièges de la langue française vus au travers de l'actualité réunionnaise
mardi 3 septembre 2024
Situation critique
Lu la semaine dernière : « Du 29 août au 8 septembre, près de 4.400 athlètes (dont 14 Ultramarins) en situation de handicap s'affronteront dans 549 épreuves pour tenter d'être le ou la meilleur(e) de leur discipline et se hisser sur la plus haute marche du podium. » (Outre-mer la 1ère)
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