Réduire au minimum. Que voilà une expression ambiguë ! C'est le moins que l'on puisse dire. Tout comme sa cousine « réduire au maximum », elle l'est à ce point qu'elle peut vouloir dire tout et son contraire : tantôt que l'on procède à une faible réduction, tantôt que l'on réduit le plus possible jusqu'à atteindre la valeur minimale de ce que l'on cherche à diminuer. Pour le savoir, il suffit la plupart du temps d'étudier le contexte. Et dans le cas présent, la situation est claire : il s'agit à l'évidence pour les autorités de déterminer le dispositif de sécurité le plus fiable possible face au risque requin avec bien sûr pour objectif de se rapprocher au maximum du risque zéro. Avouez que l'interprétation aurait laissé davantage de place au doute si l'on nous avait annoncé que le gouvernement s'apprêtait à réduire au minimum les charges qui pèsent sur le dos des contribuables.
N'ayons pas peur des mots
Les pièges de la langue française vus au travers de l'actualité réunionnaise
mercredi 2 avril 2025
Qui peut le plus peut le moins
mercredi 26 mars 2025
« On est sur », la formule qui porte sur les nerfs
« On est sur un pied de cochon au vin », « sur un appartement avec deux chambres et vue sur la mer », « sur un dispositif échelonné sur trois ans », « sur un accompagnement global des mineurs étrangers », « sur une estimation basse du prix de la maison »… L'usager de la langue est décidément un sacré acrobate. Il est aujourd'hui capable de se jucher sur à peu près tout et n'importe quoi, si j'en juge par la prolifération de l'expression « on est sur ». Objet d'une véritable success-story, la bougresse a supplanté les locutions « c'est » ou « il s'agit de », jugées sans doute trop ringardes. Si les secteurs de la cuisine et de l'immobilier en ont été les précurseurs, via certaines émissions télévisées plus connues pour leur souci du bien-manger ou du bien-se loger que pour leur respect du bien-parler, cette agaçante propagation n'épargne plus aucun domaine d'activité.
J'imagine la tête des puristes, lesquels étaient naguère montés sur leurs ergots pour condamner les tournures du type : « je vais sur Bordeaux » ou « je travaille sur Marseille ». « La préposition sur ne peut traduire qu’une idée de position, de supériorité, de domination, et ne doit en aucun cas être employée à la place de à ou de en pour introduire un complément de lieu désignant une région, une ville et, plus généralement, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve », avait mis en garde l'Académie dès 2011.
Inutile de dire que cette nouvelle mode langagière a porté sur les nerfs de nombreux linguistes, qui n'ont pas manqué de le faire savoir. Étonnamment, les Académiciens ne se sont pas encore prononcés sur le sujet. Le feront-ils avant que les dictionnaires usuels cèdent une fois de plus sous le poids de l'usage et adoptent la formule critiquée ? Avec nos chers Immortels, on n'est jamais sûr de rien.
lundi 24 mars 2025
Morceau de bravoure
Les effets de mode ne touchent pas que les usagers de la langue. Ils frappent aussi ceux-là mêmes qui les combattent. Ainsi, ne compte-t-on plus dans les médias les chroniques et billets consacrés aux expressions à éviter. S'il en est une qui, en ce moment, semble faire l'unanimité contre elle, c'est bien la formule « Bon courage ». On lui reproche, entre autres, d'être devenue un tic de langage en passe de supplanter la traditionnelle « bonne journée », la précieuse « belle journée », le giscardien « au revoir », l'hypocrite « au plaisir », la désuète « à la revoyure », les familières « salut », « à plus » et « à la prochaine » ou d'autres, venues d'ailleurs (bye, ciao, tschüss..), qui en leur temps de gloire n'ont pas déclenché une telle levée d'encriers.
Ses nombreux détracteurs la trouvent condescendante, méprisante. Certains la disent même préjudiciable au moral de ceux qu'elle est pourtant censée encourager. « A grande échelle, le « bon courage » joue contre son camp. Prophétie autoréalisatrice de la dureté de la vie, il agit en méthode « anti-Coué » et teinte de pessimisme nos échanges les plus anodins, pouvait-on lire en dans l'hebdomadaire Marianne en mars 2016. C'est pourquoi il faut s'en débarrasser, et réhabiliter le « bonne journée » qu'une autre fourberie de langage (belle journée) menace d'extinction. » Message reçu : la prochaine fois que je croiserai une personne dont la famille vient de périr dans un crash aérien, je n'oublierai pas de lui souhaiter la meilleure des journées.
Plus sérieusement, au-delà du fond, c'est plus la forme qui me gêne. Autant je peux comprendre que l'on qualifie de bon(ne) un événement ou une période à venir qu'il s'agisse d'une journée à la plage, d'un week-end en amoureux, de vacances aux Seychelles, de l'anniversaire de Mamie Pierrette ou, moins drôle, de la rentrée scolaire de Ducobu, autant je ne comprends pas cette manie qui consiste aujourd'hui à assortir audit adjectif une force morale telle que le courage. L'emploi d'un adverbe ou d'une locution de quantité (beaucoup, énormément, le plus de… possible) m'eût paru plus correct.
Quoi qu'il en soit, et qu'on le veuille ou non, la formule « bon courage » est désormais solidement ancrée dans notre vocabulaire quotidien. Vouloir l'en déloger constituerait un authentique morceau de bravoure.
samedi 15 mars 2025
Gros plan, zoom ou focus, il n'y a plus photo !
Je l'avoue, consacrer un billet à la propagation anarchique du terme « focus » a déjà un sérieux goût de réchauffé. Ce serait faux-cul de ma part de prétendre le contraire. Voilà plus de dix ans que les défenseurs de la langue tentent en vain d'imposer un blocus à ce vocable aujourd'hui omniprésent dans toutes les bouches et sous toutes les plumes, jusques et y compris celles d'écrivains célèbres. Dans nombre de médias, « focus » est même devenu un titre réflexe pour toute rubrique braquant un tant soit peu l'objectif sur un angle particulier de l'actualité. Au rebut, les poussiéreux « gros plan » et « zoom », aujourd'hui passés de mode. Un tour sur la Toile suffit à nous le confirmer. Et vous verrez, il n'y a pas photo !
Jamais à un dérapage près, la presse sportive a particulièrement flashé sur cet emploi ô combien décrié :
– « Même sans adversité, le LUC reste focus. » (La Voix du Nord)
– « Oubliée la précédente journée dans les Landes, tout est focus sur cette rencontre. » (La Dépêche du Midi)
– « Dès la deuxième, on est focus sur le match suivant. » (La Nouvetelle République)
Le plus agaçant dans l'histoire, c'est que, non content d'être un envahissant substantif, « focus » a élargi sa focale à des rôles d'adjectif et de participe passé qui ne lui reviennent pas de droit. Et que dire de ce verbe « focusser » apparu il y a quelques années en lieu et place de « se focaliser, se concentrer, porter son attention, mettre l'accent sur… ? « L'un des anglicismes les plus irritants que l’on puisse imaginer », selon l'ancien journaliste québécois André Racicot.
Dans la foulée du Figaro en 2018, certains médias ont pourtant été parmi les premiers à mettre en garde contre cette prolifération sauvage. Même avertissement du côté de l'Office québécois de la langue française ou du linguiste Bruno Dewaele qui parle de « tic de langage par excellence ». Dès 2015, l'Académie française s'était elle aussi fendue d'une mise au point on ne peut plus nette. Reste à savoir si la vieille dame du quai Conti tiendra le même discours à la sortie de la 10e édition de son dictionnaire, probablement aux alentours de… 2080, au vu du rythme de travail sous la Coupole. La mauvaise nouvelle, c'est que Robert ne l'a pas attendue pour adouber les acceptions critiquées. J'avais presque oublié qu'à l'instar de son frère ennemi Larousse, il n'a d'autre vocation que d'être une photographie de l'usage. Le mauvais, comme le bon.
mardi 4 mars 2025
Le trait d'union fait la force
Même le plus rudimentaire des correcteurs orthographiques eût été d'une aide précieuse pour notre infortuné journaliste. Il lui aurait évité d'être pris la main dans le sac par tout lecteur un tant soit peu au fait de la graphie des noms composés. En effet, contrairement à main basse, main armée, main courante, petite main, main morte (dans l'expression « ne pas y aller de main morte ») ou main levée (dans la locution « à main levée »), main-forte, comme main-d'œuvre, prend un trait d'union. Tous les ouvrages consacrés aux difficultés de la langue française vous le confirmeront, à défaut d'en expliquer les raisons. Sans doute consciente du flou ambiant, la réforme orthographique de 1990 a bien tenté d'unir les forces et de n'en faire qu'un seul mot à l'instar du terme mainmise ou de mainlevée et mainmorte dans leur acception juridique, mais en vain. Si la forme soudée est mentionnée par politesse dans nos bons vieux dictionnaires, l'usage, lui, a balayé la proposition d'un revers de main.
L'avance est dans le « pré- »
Pléonasmes, épisode douze. Enfin, si ma mémoire est bonne… Et j'ai bien peur qu'elle soit en dessous de la réalité, vu ma forte propension à me moquer de ces tournures redondantes, inutiles, souvent absurdes, dont la vitesse de prolifération n'a d'égale que celle du chiendent sur une terre en friche. J'avoue que détourner le regard est au-delà de mes forces lorsque je croise une formule comme celle qu'il m'a été donné de lire le mois dernier sur le site de la mal-nommée Outre-mer la 1ère. Pourquoi mal-nommée ? Parce que la version abrégée de « première » est « 1re » et non « 1ère » comme on le lit trop souvent, mais surtout parce que malgré des moyens techniques et financiers bien supérieurs à ceux de ses petites camarades, il y a beau temps que l'ancienne station du Barachois n'est plus leader en matière d'audience sur l'île de La Réunion. Comme quoi, on ne prête pas l'oreille qu'aux riches…
Mais je m'égare.
Revenons plutôt à nos familles « prévenues plusieurs mois à l'avance » qu'elles seraient expulsées de leur appartenant, triste thème de l'article épinglé. Il ne vous aura pas échappé qu'il n'était nul besoin d'accoler la critiquée locution « à l'avance » – ou ses cousines « par avance » et « d'avance » – au verbe « prévenir » ou à tout autre verbe exprimant l'anticipation, en particulier s'ils sont formés à partir du préfixe « pré- », du latin prae (« devant, avant »). C'est le cas de prédire, prévoir, pressentir ou prévenir, mais aussi de prédécouper, prédestiner, prédéterminer, préenregistrer, préétablir, préexister, préfigurer, préformer, préjuger, préméditer et préparer, lequel bénéficie cependant de quelque indulgence de la part des spécialistes de la langue. Me semblent également concernés « réserver, retenir (au sens de réserver), avertir, envisager, deviner, imaginer, planifier, pronostiquer et anticiper » bien sûr. La liste est longue.
En revanche, il vous est loisible d'associer ces verbes à la locution « à l'avance » si cette dernière est elle-même accompagnée d'un complément qui précise la durée d'anticipation :
– « Il est nécessaire de se préparer 15 jours ou 3 semaines à l'avance afin d'être prêts pour le premier match. » (Actualité.cd)
– « "Il faut réserver six mois à l’avance" » : cet hôtel pour chats fait le plein dans les Côtes-d’Armor. » (Ouest-France)
– « Tout le monde s’y attendait, on a été prévenu largement à l’avance. » (Le Quotidien de La Réunion)
– « Nous avons été prévenus bien à l’avance. » (RTL info.)
En l'absence de complément, le doute peut être permis. Comme toujours en cas d'ambiguïté, je ne saurais trop vous recommander de contourner l'obstacle. Deux solutions s'offrent à vous : supprimer purement et simplement « à l'avance », ça marche la plupart du temps, ou la remplacer par « depuis » ou « il y a », et le tour est joué, comme dans la phrase citée en introduction que je me suis permis de revisiter :
– « Et pourtant des familles ont été prévenues depuis (ou il y a) plusieurs mois à l'avance. »
Ou dans cet extrait d'article lu récemment dans le quotidien La Voix du Nord :
– « "Si on avait réfléchi à l’avance…", Bruno Genesio en veut à la LFP pour la programmation hasardeuse de PSG – Lille. »
Notez que l'on peut comprendre l'amertume du sympathique entraîneur du LOSC. Son équipe n'a pas pesé lourd devant un Paris Saint-Germain à qui le titre de champion semble une nouvelle fois promis. Et je ne pense pas m'avancer en disant cela…
lundi 24 février 2025
Estomac délicat s'abstenir
Lu hier : « Bon week-end et bon appétit pour la semaine prochaine. » (linfo.re)
Tous les ouvrages ou sites internet consacrés au bien-parler ou… à la bonne chère en ont fait au moins une fois leur plat du jour. La locution « bon appétit » (prononcez « bonne » mais ne l'écrivez surtout pas) n'a cessé de nourrir les débats depuis son apparition dans notre vocabulaire il y a quelque 800 ans. On la dit grotesque, voire impolie. Pour autant, elle est devenue dans nos bouches affamées un authentique tic de langage. Or, souhaiter bon appétit à quelqu'un est tout aussi absurde que de lui souhaiter bonne soif, l'appétit n'étant rien d'autre que l'« inclination par laquelle on est porté à désirer quelque chose », en un mot, un « désir ». Dirions-nous « bonne envie » à l'attention d'un ami sur le point de soulager ses besoins naturels ?
L'origine de l'expression est à tout le moins est savoureuse. La plupart des historiens de la langue la font remonter au Moyen-Âge, « époque où par superstition, on disait cela à un convive avant son repas, relataient Capucine Trollion et Florian Gazan dans une chronique diffusée en novembre 2022 sur RTL. Dès fois que par la suite, il s’étoufferait en mangeant, ou pire, avalerait un plat empoisonné. "Bon appétit", en gros, voulait dire "Bonne chance !" » Popularisée par Jean de La Fontaine dans sa fable Le Renard et la Cigogne, puis par Victor Hugo dans Ruy Blas, elle fut ensuite boudée par la bonne société, avant de revenir au goût du jour après la Seconde Guerre mondiale sous l'influence des Américains…
Le fait est que, bien que moquée, « bon appétit » est une des formules les plus utilisées dans le langage courant. Beaucoup y voient une marque de politesse quand certains Gault & Millau de la langue lui préfèrent la très tendance « bonne dégustation » que l'on nous sert aujourd'hui à toutes les sauces, au point qu'elle est devenue presque aussi décriée que l'expression à laquelle elle est censée se substituer. Toujours très à cheval sur les bonnes manières, l'Académie en a le transit intestinal tout retourné. « La langue de la cuisine manie volontiers l’hyperbole. Il arrive souvent aujourd’hui que la formule consacrée qu’on entendait naguère, "Bon appétit", soit remplacée par le sans doute plus chic "Bonne dégustation", quand même il ne s’agirait que de déjeuner d’une salade de tomates ou d’un steak frites », ironise-t-elle.
L'écrivain Michel Houellebecq trône lui aussi à la table des critiques. « Ces restaurants auraient d’ailleurs été supportables si les serveurs n’avaient récemment acquis la manie de déclamer la composition du moindre amuse-bouche, le ton enflé d’une emphase mi-gastronomique mi-littéraire, guettant chez le client des signes de complicité ou au moins d’intérêt, dans le but j’imagine de faire du repas une expérience conviviale partagée, alors que leur seule manière de lancer : « Bonne dégustation » à l’issue de leur harangue gourmande suffisait en général à me couper l’appétit », écrit-il dans son roman Sérotonine.
Alors, « bon appétit » ou « bonne dégustation » ? Un simple « bon repas » (petit-déjeuner, déjeuner, goûter, dîner, brunch, souper…) siérait amplement à mon estomac délicat.
lundi 17 février 2025
Respectivement vôtre
Tous les grands penseurs de la langue vous le diront : l'adjectif « respectif » peut s'employer indifféremment au singulier et au pluriel. Mais « le pluriel est plus fréquent », prennent soin d'ajouter Jean Girodet, Jean-Paul Colin ou le duo Péchoin-Dauphin, « plus logique » aussi, selon Adolphe Thomas. Et c'est sans doute au nom de cette logique bafouée que plus de trois siècles durant, l'Académie ignora l'emploi au singulier dudit mot. Une disparition qui, comme par hasard, coïncida avec celle d'une des acceptions jusque-là en vigueur : « relatif, qui a rapport », la seule qui, à mes yeux, semblait justifier l'utilisation du singulier.
De nos jours, le terme est unanimement admis – à défaut d'être compris – au sens de « qui concerne chaque unité d'un ensemble d'êtres ou de choses ». Un sens distributif qui devrait donc, toujours selon la logique exprimée par Girodet, limiter l'emploi de « respectif » à sa forme plurielle. En effet, sauf singulière erreur de ma part, un élément unique ne se distribue pas, il s'attribue.
Ne m'en déplaise, l'emploi du singulier est de plus en plus présent dans nos pratiques langagières. Il a même retrouvé grâce auprès de nos chers Immortels qui lui ont redonné vie dans la dernière édition de leur dictionnaire. Pour autant, le trouble demeure palpable chez de nombreux usagers. Selon un décompte personnel effectué sur le web, le recours au pluriel reste très largement prédominant : 65 % contre 35 % au singulier. Afin d'éviter toute confusion, le très sérieux Office québécois de la langue française nous conseille d'ailleurs de nous abstenir d'employer « respectif de manière superflue lorsqu'il ne permet en rien d'améliorer la clarté d'un énoncé », ce qui est souvent le cas. Une suggestion pleine de bon sens dont l'auteur de la phrase citée en introduction aurait eu la riche idée de s'inspirer. Ainsi aurait-il pu écrire : « À l’issue des deux jours de compétition, cinq de nos représentants ont été sacrés champions de France dans leur catégorie ». Ou plus sobrement : « À l’issue des deux jours de compétition, cinq de nos représentants ont été sacrés champions de France. »
Je sais, vous allez me dire qu'une fois encore je cherche du grain à moudre sous la roue de moulins à tout jamais disparus. Mais n'est-ce pas ce touche-à-tout génial de Blaise Pascal qui, évoquant les pouvoirs respectifs du pape et de l'Église, affirmait : « La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion. L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. » ?
dimanche 9 février 2025
C'est là qu'est le hic
De Larousse à Robert en passant par Thomas, Girodet ou Colin, nombre de linguistes qualifient de populaire pour les uns, de familière ou pléonastique pour les autres, la locution « c'est là où ». « Là où » n'est en effet correcte, nous disent-ils, que lorsqu'elle n'est pas précédée de « c'est ». Dans ce cas, il convient de lui substituer « c'est là que ». Le problème, c'est qu'aucun d'entre eux n'assortit d'explications très claires cette prise de position à tout le moins péremptoire laquelle, à y regarder de plus près, semble tout autant relever d'un machinal copier-coller que d'une conviction solidement établie. Et c'est là qu'est le hic…
Curieusement, l'Académie ne se montre pas si tatillonne. Dans la 9e édition de leur dictionnaire, les locataires du quai Conti approuvent sans restriction ni distinction « c'est là où » et « c'est là que » au sens de « c'est à tel endroit, à tel moment, dans telle situation. Exemples proposés : « C'est là qu'il a vécu. C'est là où l'intrigue se noue, à ce moment de l'action. C'est là qu'il faut faire preuve de rigueur, dans ces circonstances ».
Plus nuancé, Grevisse observe – son passe-temps favori – qu'en réalité, il est des « contextes » dans lesquels « c'est là où » est « normal ». Pour justifier son constat, il se réfugie derrière la plume d'écrivains des plus fréquentables :
« C'est là où vous vous trompez. » (Roger Martin du Gard) ;
« C'était là où ses pieds avaient pris la sève mauvaise. » (Émile Zola) ;
« C'est là où le marchand de vin a organisé une sorte de table d'hôte. » (Edmond et Jules de Goncourt).
L'auteur du Bon Usage se garde bien, en revanche, de nous en dire davantage au sujet desdits contextes. C'est bien là que le bât blesse.
dimanche 2 février 2025
Le dernier mot de la fin
D'abord, pour commencer, comme eût sans doute dit notre ami journaliste, nord-américain ne prend pas de majuscule lorsqu'il est employé comme adjectif. La majuscule ne se justifie que si ledit mot a valeur de gentilé, comprenez par là qu'il est un nom désignant l'habitant d'une ville, d'une province, d'un pays, voire d'un continent, en l'occurrence l'Amérique du Nord. En clair, on écrira le « continent nord-américain est le théâtre de nombreux marathons » mais « les Nord-Américains sont de grands amateurs de marathon ». Et gare à celui qui se « Trump » !
Mais vous l'aurez compris, le thème du jour est d'une tout autre nature. Il concerne encore une fois cette fichue manie que nous avons tous, « causeurs » de bas étage ou « beaux parleurs de la langue », de renforcer un terme en le faisant suivre d'un autre terme qui veut dire exactement la même chose. C'est ce que l'on appelle un pléonasme, mais je ne vous apprends rien.
Et des pléonasmes, nous en utilisons chaque jour. On nous dit que certains sont des effets de style. Soit. Mais ayons l'honnêteté... d'être honnêtes et reconnaissons que la plupart d'entre eux relèvent d'un banal accident de langue qui a fourché. L'usage courant en compte des centaines, des milliers… environ, tellement, vous dis-je, qu'il est impossible de « pouvoir potentiellement » les dénombrer.
Au rang des plus sournois, figurent « au jour d'aujourd'hui » ceux qui font appel à la notion de temporalité, « comme par exemple » cette fâcheuse habitude que nous avons de « reporter à plus tard » certaines tâches de la vie tout en jurant nos grands dieux qu' « à partir de dorénavant », nous les accomplirons le jour-même. Ou ces dérapages sportifs du type « suit ensuite au classement » ou encore ce classique de la malbouffe langagière : « plat de poisson à préparer à l'avance ».
L'auteur de la phrase épinglée en introduction n'est donc qu'une victime de plus du principe qui veut qu'en français, le trop soit parfois l'ennemi du bien. Il lui suffisait d'écrire : « Pour terminer, le septième et dernier marathon se courra à Miami […] ». Et il s'en serait sorti indemne.
Ce sera mon dernier mot de la fin.
dimanche 19 janvier 2025
Prou...esse orthographique
Je sais qu'après les cyclones dévastateurs qui l'ont secouée, la presse écrite locale n'a plus trop le vent en poupe. Est-ce une raison suffisante pour ne pas aller chercher quelque prou(e) dans la tête de mes anciens collègues ou confrères ? Me soupçonner de pareille bienveillance serait mal me connaître.
C'est donc, toute honte bue, que je vais évoquer l'écueil sur lequel notre journaliste a brisé sa coque, en l'occurrence l'expression vieillie « peu ou prou » où le « prou » en question n'a évidemment rien à voir avec son homophone « proue », qui désigne la partie avant d'un navire.
L'adverbe « prou », car il s'agit d'un adverbe, vient de l'ancien français « proud » qui a d'abord signifié « profit, avantage », puis « beaucoup, assez ». C'est comme tel qu'il fut initialement compris dans la locution « peu ou prou », avant que cette dernière ne devienne le synonyme de « plus ou moins » et non de « peu ou pas du tout », comme on le croit souvent à tort. Peut-être faut-il voir dans ce contresens une confusion avec l'expression archaïque « ni peu ni prou » (en aucune façon, pas du tout). Mais ça, c'est une autre histoire…
En attendant, au moment de clore ce billet, la nostalgie me gagne. Et je me dis qu'il est loin, bien loin, le temps où Le Quotidien était considéré comme la figure de proue des journaux réunionnais en matière d'orthographe !
samedi 18 janvier 2025
L'accord du participe présent, c'est du passé
Le saviez-vous ? Il fut un temps où le participe présent s'accordait. Si, si. En genre, et même en nombre. Mais ce temps est révolu depuis qu'en 1679, l'Académie française décréta l'invariabilité générale. Seuls deux survivants de ce lointain usage continuent à élire domicile dans notre langue moderne : les termes juridiques « ayants droit » et « ayants cause ». La seule difficulté résidant bien sûr dans notre aptitude à ne pas l'oublier.
samedi 11 janvier 2025
Quand les poules auront des dents...
Vous allez encore dire que j’ai la dent dure à l’égard de ce langage que l’on dit courant, mais n’est-ce pas là le nerf de ce blog que de contribuer à soigner les caries du langage ?
Aujourd’hui, je vais vous parler d’une distinction sémantique qui, il faut bien l'admettre, a du plomb dans l’émail : celle entre le substantif « denture » et son voisin de palais « dentition ». Toujours mordante dès qu’il s’agit de défendre le respect de la langue... et des dents, l’Académie préconise à bon droit de ne pas utiliser les deux termes l’un pour l’autre. La « denture » désigne « l’ensemble des dents d’une personne », nous explique-t-elle, alors que la « dentition » est la formation, la croissance de ladite denture. Nous dirons donc qu’une femme présente une denture parfaite, mais que votre petite nièce connaît un retard dans sa dentition.
Las ! dans l’usage, « dentition » s’est abusivement implantée au sens de « denture ». Quitte à faire grincer quelques puritaines quenottes, l'erreur est aujourd'hui dans toutes les bouches. Et je crains fort qu'il soit trop tard pour couper le mal à la racine.
Évitons les maux de tête !
La prescription des puristes est pourtant claire. Si vous voulez éviter de causer une entorse de plus à la langue soignée, il convient de ne pas mettre dans un même sac cachets et comprimés. Un cachet, nous disent-ils, est une capsule ou une enveloppe de pain azyme qui renferme un médicament en poudre. Le comprimé, lui, est une pastille d’un médicament aggloméré ou, par extension, de substances que la bonne morale réprouve. N'ayant – bien sûr – jamais consommé ces dernières, j'appuie mon affirmation sur les photos dignes de foi consultées sur le Net.
Si autrefois la distinction était plutôt simple à opérer, la multitude de déclinaisons médicamenteuses proposées de nos jours a de quoi rendre le cerveau malade. Sans doute désireux d’épargner à notre langue les douleurs d'un tri sémantique des potions que sa voisine de gorge voit passer, les linguistes se sont accordés à reconnaître – à défaut de l'approuver – que dans l’usage, cachet et comprimé ne faisaient désormais plus qu'un. Même les plus réfractaires du lot ont fini par avaler la pilule, à l'instar de Littré et de l'Académie, d’habitude si respectueux des doses à ne pas dépasser.
vendredi 10 janvier 2025
Sauf que tout le monde s'en fout
Sauf erreur de ma part, la locution conjonctive « sauf que » signifie « à cette exception près que », « si ce n'est que », « avec cette réserve que ». Exemples : « C'est un bon film, sauf qu'il est trop long » (Robert) ; « Il est bien remis de son accident, sauf qu’il se fatigue rapidement » (Académie).
Et les académiciens de regretter : « Mais trop souvent on est passé, insensiblement, d’une légère restriction à la négation du fait envisagé. Il s’agit d’une faute à éviter et l’on se gardera bien de donner à sauf que le sens de la conjonction de coordination à valeur d’opposition "mais". »
Voilà qui est clair. Sauf que, c'est bien connu, l'usage se fiche bien des rabâchages de vieux sages, fussent-ils immortels.
vendredi 27 décembre 2024
« Doubler » et « dédoubler » ne doublonnent pas
Ils ont pour dénominateur commun le chiffre « deux » et descendent du terme latin duplus, « deux fois aussi grand, double ». Pour autant, les doublets « doubler » et « dédoubler » ne doublonnent pas dans la langue française. Bien qu’ils sèment la confusion dans bien des esprits, leurs sens sont quasiment opposés. Ainsi, dans le domaine de la couture, « doubler » signifie-t-il « ajouter une doublure » quand « dédoubler » veut au contraire dire qu’il faut la supprimer.
Le distinguo s’applique de façon plus générale. Pour faire simple, « doubler » a pour sens « multiplier par deux » alors que « dédoubler » équivaut à « partager en deux », « ramener à l’unité ce qui était double ». On dédouble ainsi une pièce de tissu, un train ou encore des classes, pratique de plus en plus fréquente dans l’Éducation nationale. Alors, prenez garde, si votre employeur vous annonce un jour qu’il dédouble votre salaire, ne vous attendez pas à être payé deux fois plus. Même en cette période de Noël, il faudrait être un triple idiot pour gober pareille utopie.
mardi 24 décembre 2024
Le jour et la nuit
Lu la veille : « La journée s’est prolongée au son du Maloya, et par un rendez-vous pour fêter le 20 décembre tous ensemble chez notre camarade Benoît Blard, chemin Champcourt au Tampon, dès la tombée du jour. » (Témoignages.re)
Bonjour à tous. Ou bonsoir, si vous me lisez entre chien et loup. Aujourd'hui, je vais me pencher sur deux expressions que tout semble opposer. Semble seulement, car si la logique voudrait qu'entre « la tombée du jour » et « la tombée de la nuit », ce fût justement… le jour et la nuit, il n'en est rien. Bien au contraire, les deux locutions sont même rigoureusement synonymes. Bizarre ? Pas tant que cela quand on sait que le verbe « tomber » collectionne à lui seul pas moins de 27 acceptions, selon le décompte de Larousse.
Ainsi, dans « le jour tombe », « tomber » équivaut à décliner, s'effacer, s'éteindre. Par « la nuit tombe », en revanche, il faut comprendre que ladite nuit apparaît, qu'elle s'étend peu à peu avant de nous recouvrir totalement de son voile noir. En résumé, dans un cas, le jour s'en va, dans l'autre, c'est la nuit qui arrive.
Cela étant dit, à vous qui pensez sans doute que je cherche midi à quatorze heures, je souhaite de joyeuses fêtes de fin d'année.
vendredi 8 novembre 2024
Le noir le travaille
Vacant à d'autres occupations, je n'ai pas eu le temps de réagir à chaud à un événement qui a beaucoup fait jaser, et pas que dans le landerneau local. Le 24 octobre dernier, en plein débat sur le budget de l'État 2025, le député réunionnais Frédéric Maillot a cru bon de formuler une proposition aussi étonnante qu'hors-sujet : la mise à l'ombre de l'expression « travail au noir ». « Pourquoi parler de “travail au noir” ? Ne pourrait-on pas plutôt utiliser “travail dissimulé”, pourquoi à chaque fois que ce serait négatif ce serait le mot noir qui serait employé ? » s'est-il insurgé, ajoutant au passage à sa liste noire les expressions « mouton noir » ou encore « broyer du noir ».
Pour information, le « travail au noir » n'est pas un phénomène récent. Il remonte au Moyen-Âge, époque où, au nom de la tradition catholique, le repos nocturne n'était pas un droit mais un devoir. Si, si, vous avez bien lu. Alors qu'aujourd'hui, on en majore le paiement, les heures travaillées après la tombée du jour étaient autrefois punies d'amendes. Mais les règles étant faites pour être transgressées, bon nombre d'employeurs bravèrent l'interdit. « Travailler au noir » signifia donc « travailler dans l'illégalité, la clandestinité », notions également présentes dans « marché noir » ou « caisse noire ».
Au-delà de faire le buzz, l'intervention de Frédéric Maillot aura au moins permis de remettre à jour notre connaissance d'une expression que nous employons couramment sans même en connaître l'origine. Je rejoins d'ailleurs notre élu quand il dit que l'adjectif « noir » sert le plus souvent à qualifier, ici une période tragique de notre histoire, là un sentiment de déprime, une vision pessimiste ou quelque pratique occulte, rite satanique et sombre dessein. Devons-nous pour autant gommer de notre vocabulaire ce petit café noir si roboratif après une nuit blanche passée à dévorer un bon vieux roman noir ? Et que dire de ce raisin, noir lui aussi, tout aussi savoureux que le blanc, de cette mer Noire qui, à y regarder de plus près, ne l'est pas tant que cela ou de cette année 2025 qui s'annonce plus noire que noire pour le porte-monnaie des Réunionnais, fussent-ils cafres, malbars, zarabs, chinois ou blancs, petits et gros ?
Cela étant dit, je ne peux que me réjouir de l'intérêt porté par Frédéric Maillot aux subtilités de la langue de Molière. La chose est tellement rare de nos jours. J'espère simplement que la mission de notre jeune et impétueux député ne se bornera pas à une simple croisade sémantique, comme pourrait me le faire craindre sa présence au récent « colloque sur la discrimination linguistique » organisé de concert avec son homologue guadeloupéen Olivier Serva. Au-delà des mots, il est des maux autrement inquiétants dont souffrent nombre d'électeurs qui, en juillet dernier, lui ont signé un chèque en blanc.
vendredi 25 octobre 2024
Non, mais des fois !
La distinction entre l'adverbe « quelquefois », sans « s » final à « quelque » et en un mot, et le groupe nominal « quelques fois », formé du déterminant indéfini « quelques » et du nom « fois », est moins simple à établir qu'il n'y paraît.
Dans la plupart des cas, les deux homophones ne sont pas interchangeables. Apparu à la fin du XVe siècle au sens de « une fois, un jour » (Si vous le saluez quelquefois (La Bruyère)), « quelquefois » est aujourd'hui synonymes de « parfois, en certaines occasions, de temps à autre, à l'occasion ».
– Je m'interroge quelquefois sur les raisons de son mal-être.
– Il est quelquefois méprisant.
– Le remède est quelquefois pire que le mal. (Acad.)
– Pensées souvent originales, quelquefois paradoxales, mais toujours enchanté.
Au moindre doute, dites-vous que « quelquefois » peut être remplacé par « parfois ». Sachez également qu'il accompagne en général un verbe, plus rarement un adjectif, et que sur l'échelle temporelle, il se situe après « jamais » et devant « souvent » et « toujours ».
« Quelques fois », lui, signifie « plusieurs fois, un certain nombre de fois ». Il marque la pluralité.
– J'ai tenté quelques fois (= plusieurs fois) de l'aborder.
– Cette année, nous sommes allés quelques fois (= plusieurs fois) au cinéma ensemble.
La nuance est particulièrement subtile, je vous l'accorde. « Il arrive parfois (quelques fois ?) que le contexte ne permette pas de choisir entre ces deux homophones : Nous nous sommes croisés quelquefois (parfois) ou quelques fois (plusieurs fois) », nous explique Marc Raynal sur son blog Parler Français. Connaissant la pertinence de ses analyses, je ne vois rien qui vous interdise de lui prêter… quelque foi.
Qui peut le plus peut le moins
« Le préfet, les maires et moi-même disons tous qu’il n’est pas question de signer un arrêté si on n’a pas démontré que ce risque (requin) e...
