lundi 7 avril 2025

Stupéfiant trafic

« Maurice Gironcel stupéfait par l'interpellation de son directeur de cabinet pour suspicion de trafic de drogue. » (Zinfos974)

« Surprise et étonnement. » Même si, comme l'écrivait Stephen King, « l'humour est presque toujours la colère maquillée », Maurice Gironcel n'était sans doute pas assez remonté pour céder lui-même à la saillie qui lui tendait les bras vendredi dernier, après l'arrestation de son « dircab » — c'est ainsi qu'il convient de dire aujourd'hui — soupçonné de trafic de zamal entre La Réunion et l'île Maurice.
D'autres se sont montrés moins réservés. Jamais à court d'un jeu de mots, certains sites d'information locaux ont ainsi titré sur la « stupéfaction » du maire. Dieu merci, il n'était question que d'une affaire de stupéfiants. J'imagine déjà ce qu'aurait donné un fait divers plus tragique : « M. X assassiné, la population abattue ».
À leur décharge, je serais mal placé pour leur jeter la pierre. À l'époque où je sévissais dans une rédaction de la place, je n'étais jamais avare de formules accrocheuses destinées à attirer le chaland. J'aurais donc presque souri à cette facilité journalistique si elle ne m'avait paru dissimuler une possible entorse au bon usage. Possible seulement. Car après enquête, l'affaire s'est révélée moins simple qu'il n'y paraissait.
La plupart des spécialistes de la langue affirment en effet, leur Bescherelle sur le cœur, que l'on confond fréquemment l'adjectif stupéfait et le participe passé stupéfié. Selon eux, lorsque le premier n'est pas employé absolument, il se construit avec la préposition de, tandis que le second exige par. 
On écrira donc : 
– Maurice Gironcel a été stupéfait d'apprendre l'arrestation de son directeur de cabinet.
Mais :
– Maurice Gironcel a été stupéfié par l'arrestation de son fidèle bras droit.
L'affaire semblait entendue. Seulement voilà : à la stupéfaction générale — ou à la stupeur générale, c'est selon — l'Académie française vient brouiller les pistes. « Stupéfait et stupéfié ont le même sens. On peut ainsi dire : "Il a été stupéfié de l'apprendre" et "Il a été stupéfait de l'apprendre". »
Voilà qui rejoint l'avis de Michèle Lenoble-Pinson, laquelle rappelle dans Le Français correct que le participe passé stupéfié peut parfaitement s'employer comme adjectif synonyme. Voltaire lui-même écrivait : « Je suis encore tout stupéfié de votre intrépidité. »
En revanche, les immortels condamnent fermement le tour être stupéfait par. Selon eux, le verbe stupéfaire n'aurait longtemps été qu'une création de l'usage, tout comme son pseudo-participe passé stupéfait. Mais cela, c'était avant que Larousse et Robert ne leur accordent officiellement droit de cité.
Légitimée par des générations d'écrivains, par conviction parfois, par inadvertance souvent, la famille s'est depuis installée dans la langue sans demander la permission à personne. Quel trafic !

mercredi 2 avril 2025

Qui peut le plus peut le moins

« Le préfet, les maires et moi-même disons tous qu’il n’est pas question de signer un arrêté si on n’a pas démontré que ce risque (requin) est réduit au minimum. » (Le Quotidien de La Réunion)

Réduire au minimum. L'expression est, à tout le moins, ambiguë. Et sa cousine réduire au maximum ne l'est pas moins.
Que veut-on dire exactement ? Souhaite-t-on procéder à une réduction minimale, presque symbolique, ou au contraire diminuer quelque chose autant que possible, jusqu'à atteindre sa valeur la plus basse ?
La réponse se trouve généralement dans le contexte. Dans le cas présent, le doute n'est guère permis : les autorités entendent manifestement mettre en place le dispositif de sécurité le plus efficace possible afin de faire tendre le risque requin vers le degré zéro. Il ne s'agit donc pas de réduire la sécurité au strict minimum, mais bien de réduire le risque au minimum.
Avouez toutefois que l'interprétation serait nettement moins limpide si l'on nous annonçait que le gouvernement s'apprête à réduire au minimum les charges qui pèsent sur les contribuables. Dans ce cas, certains y verraient une baisse dérisoire, quand d'autres espéreraient une diminution aussi importante que possible.

mercredi 26 mars 2025

« On est sur », la formule qui porte sur les nerfs

« On est sur une musique fondal qui est basée sur du live.  » (Outre-mer la 1ère)

« On est sur un pied de cochon au vin », « sur un appartement avec deux chambres et vue sur mer », « sur un dispositif échelonné sur trois ans », « sur un accompagnement global des mineurs étrangers », « sur une estimation basse du prix de la maison »...
L'usager de la langue est décidément un sacré acrobate.À en juger par la prolifération de l'expression « on est sur », il est aujourd'hui capable de se percher sur à peu près tout et n'importe quoi. Objet d'une véritable success-story, la formule a progressivement supplanté les sobres « c'est », « il s'agit de » ou « nous avons », sans doute jugés trop plats, trop convenus ou tout simplement trop démodés.
La cuisine et l'immobilier ont longtemps fait figure de disciplines pionnières en la matière. Grâce à certaines émissions télévisées davantage soucieuses du bien-manger ou du bien-se loger que du bien-parler, on s'est ainsi retrouvé « sur une réduction d'échalotes », « sur un pavillon de plain-pied » ou « sur une belle opportunité d'investissement ».
Depuis, la contagion a gagné l'ensemble du paysage linguistique. Administration, politique, économie, travail social, sport, santé : aucun secteur ne semble plus à l'abri. Nous ne parlons plus d'un projet, nous sommes sur un projet ; nous ne travaillons plus à une solution, nous sommes sur une solution ; nous ne réfléchissons plus à une question, nous sommes sur ladite question.
J'imagine la tête des puristes. Eux qui étaient déjà montés sur leurs ergots lorsque fleurissaient les tournures du type : « Je vais sur Bordeaux » ou « Je travaille sur Marseille ». L'Académie française était alors montée au créneau. Dès 2011, elle rappelait que la préposition sur ne saurait remplacer à ou en pour introduire un complément de lieu :

« La préposition sur ne peut traduire qu'une idée de position, de supériorité ou de domination. »

Autant dire que nos Immortels auraient sans doute quelques sueurs froides à l'écoute de certaines réunions professionnelles contemporaines, où l'on peut passer une heure entière « sur » des dossiers, des objectifs, des problématiques, des livrables et des feuilles de route sans jamais redescendre de quoi que ce soit.
Curieusement, ils ne se sont pas encore prononcés sur cette nouvelle extension de domaine. Le feront-ils avant que Larousse, Robert et consorts ne finissent par enregistrer l'expression au nom du sacro-saint usage ? Avec nos chers Académiciens, on n'est jamais sûr de rien.

lundi 24 mars 2025

Morceau de bravoure

« Bon courage pour supporter cette chaleur. » (Imaz Press Réunion)

Les effets de mode ne touchent pas seulement les usagers de la langue. Ils atteignent aussi ceux qui passent une partie de leur temps à les dénoncer. Ainsi, les chroniques consacrées aux expressions à bannir semblent aujourd'hui fleurir aussi abondamment que les tics de langage qu'elles prétendent combattre.
S'il est une formule qui fait actuellement l'objet d'un véritable tir de barrage, c'est bien le très banal « bon courage ». On lui reproche d'être devenu un automatisme verbal, une sorte de passe-partout ayant progressivement supplanté la traditionnelle « bonne journée », la précieuse « belle journée », le giscardien « au revoir », l'hypocrite « au plaisir », la désuète « à la revoyure », les familiers « salut », « à plus », « à la prochaine » ou encore quelques importations étrangères telles que « bye », « ciao » ou « tschüss », lesquelles n'avaient pourtant pas suscité, en leur temps, une telle levée d'encriers.
Les griefs ne s'arrêtent pas là. Ses détracteurs la jugent condescendante, paternaliste, parfois même démoralisante. Certains lui reprochent de véhiculer une vision excessivement sombre de l'existence. En mars 2016, l'hebdomadaire Marianne écrivait ainsi :

« À grande échelle, le “bon courage” joue contre son camp. Prophétie autoréalisatrice de la dureté de la vie, il agit en méthode anti-Coué et teinte de pessimisme nos échanges les plus anodins. »

Conclusion de l'auteur : il conviendrait de réhabiliter le simple « bonne journée », déjà menacé, selon lui, par la montée en puissance du très en vogue « belle journée ». Message reçu. La prochaine fois que je croiserai une personne dont la famille vient de périr dans un crash aérien, je m'empresserai de lui souhaiter une excellente journée.
Au-delà du fond, c'est surtout la forme du débat qui me trouble. Car enfin, autant je comprends que l'on puisse qualifier de bon(ne) une période à venir — une journée à la plage, un week-end en amoureux, des vacances aux Seychelles, l'anniversaire de Mamie Pierrette ou, moins réjouissant, la rentrée scolaire de Ducobu — autant je m'interroge sur cette étrange habitude consistant à accoler cet adjectif à une qualité morale telle que le courage. Instinctivement, j'aurais davantage attendu un adverbe ou une locution de quantité : « beaucoup de courage », « énormément de courage » ou encore « le plus de courage possible ».
Mais les langues vivent moins de logique que d'usage. Et qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, « bon courage » appartient désormais au mobilier de nos échanges quotidiens. Le déloger de là constituerait, à n'en pas douter, un véritable... morceau de bravoure.

samedi 15 mars 2025

Gros plan, zoom ou focus, il n'y a plus photo !

Lu il y a quelques jours : « Il me reste quelques jours encore pour monter en forme, mais là, je suis focus sur les mondes. » (Outre-mer la 1ère)

Je l'avoue volontiers : consacrer aujourd'hui un billet au mot focus a un sérieux goût de réchauffé. Ce serait même assez faux-cul de prétendre le contraire.
Voilà plus de dix ans que les défenseurs de la langue tentent d'endiguer la progression de cet anglicisme devenu omniprésent dans les médias, les entreprises, les administrations et jusque sous la plume de certains écrivains célèbres, ce qui, convenons-en, n'a jamais constitué une garantie absolue de bon usage.
Dans nombre de rédactions, focus est même devenu un titre réflexe. Qu'il s'agisse de politique, d'économie, de sport ou de société, toute rubrique s'attardant sur un aspect particulier de l'actualité se voit désormais affublée de ce terme passe-partout. Au placard les vieillots « gros plan », « coup de projecteur », « éclairage » ou même « zoom », pourtant déjà emprunté à l'anglais mais désormais jugé presque trop français pour l'époque. Un simple détour sur la Toile le prouve : il n'y a plus photo. Et comme souvent, la presse sportive s'est montrée particulièrement réceptive à cette nouvelle mode :
« Même sans adversité, le LUC reste focus. » (La Voix du Nord)
« Oubliée la précédente journée dans les Landes, tout est focus sur cette rencontre. » (La Dépêche du Midi)
« Dès la deuxième, on est focus sur le match suivant. » (La Nouvelle République)
Le plus irritant dans l'histoire est que le mot ne s'est pas contenté de prospérer comme substantif. Le voilà désormais promu au rang d'adjectif, parfois à celui de participe passé de fortune, sans qu'aucune autorité linguistique lui ait officiellement conféré ces galons.
Et que dire du verbe focusser, apparu il y a quelques années en lieu et place de se focaliser, se concentrer, porter son attention sur ou mettre l'accent sur ? L'ancien journaliste québécois André Racicot y voit « l'un des anglicismes les plus irritants que l'on puisse imaginer ».
Le jugement est sévère, mais il n'est pas isolé. À la suite du Figaro, qui sonnait déjà l'alarme en 2018, l'Office québécois de la langue française, Bruno Dewaele et bien d'autres observateurs ont dénoncé ce qu'ils considèrent comme un tic de langage en pleine expansion. L'Académie française elle-même s'était fendue, dès 2015, d'une mise au point particulièrement nette. Reste à savoir si les Immortels maintiendront cette ligne lorsque sortira le prochain tirage de leur dictionnaire. À ce rythme-là, il faudra sans doute patienter jusqu'aux environs de 2080 pour le vérifier.
La mauvaise nouvelle, pour les adversaires du mot, est que Robert n'a pas attendu la bénédiction du quai Conti pour enregistrer plusieurs des emplois contestés. J'avais presque oublié que, comme son frère ennemi Larousse, il ne prétend pas dire comment la langue devrait être, mais seulement constater ce qu'elle est devenue. Le bon usage, parfois. Le moins bon aussi.
Et manifestement, sur ce dossier, les dictionnaires ont déjà fait la mise au point.

mardi 4 mars 2025

Le trait d'union fait la force

Lu mardi dernier : « Sylvio, un père de famille de 47 avec trois enfants, est occupé avec ses voisins venus prêter main forte à redresser les treilles de chouchoux qui reposent au sol. » (Zinfos974)

Même le plus rudimentaire des correcteurs orthographiques eût été d'un précieux secours à notre infortuné journaliste. Il lui aurait évité d'être pris la main dans le sac par tout lecteur un tant soit peu familier de l'orthographe des noms composés.

Car, contrairement à main basse, main armée, main courante, petite main, main morte (dans l'expression ne pas y aller de main morte) ou à main levée, main-forte, comme main-d'œuvre, s'écrit avec un trait d'union. Larousse, Robert, Girodet, Hanse et consorts sont unanimes sur ce point, même s'ils ne s'attardent guère sur les raisons de cette singularité.

Consciente du flou qui règne en la matière, la réforme orthographique de 1990 a bien tenté de mettre la main à la pâte en proposant de souder les deux éléments pour former mainforte, à l'image de mainmise ou encore de mainlevée et mainmorte dans leur acception juridique. Peine perdue. Mentionnée du bout des lèvres dans les dictionnaires, la graphie réformée n'a jamais véritablement trouvé grâce aux yeux des usagers.

Trente-cinq ans plus tard, l'usage continue donc de lui opposer une fin de non-recevoir. Une preuve supplémentaire que, dans la langue française, il ne suffit pas de prêter main-forte à une réforme pour qu'elle fasse main basse sur les habitudes.

L'avance est dans le « pré- »

Lu le mois dernier : « Et pourtant des familles ont été prévenues plusieurs mois à l'avance. » (Outre-mer la 1ère)

Pléonasmes, épisode douze. Enfin, si ma mémoire est bonne. Et j'ai bien peur qu'elle soit en dessous de la réalité tant ma propension à traquer les tournures redondantes est devenue préoccupante. Il faut dire que leur vitesse de prolifération n'a d'égale que celle du chiendent dans un jardin abandonné.
Ainsi n'ai-je pu détourner le regard lorsque je suis tombé, le mois dernier, sur un article du site Outre-mer la 1ère évoquant des familles « prévenues plusieurs mois à l'avance » de leur future expulsion. La formule mérite qu'on s'y arrête.
Car il n'est nul besoin d'accoler « à l'avance » — ni ses cousines « d'avance » et « par avance » — à un verbe qui exprime déjà l'idée d'anticipation. C'est évidemment le cas de prévenir, bâti sur le préfixe latin prae (« avant »), mais aussi de prévoir, prédire, pressentir, préparer, préméditer, préenregistrer, prédéterminer ou encore préfigurer. Autrement dit, lorsqu'on est prévenu, on l'est forcément avant que les faits ne surviennent.
Le phénomène ne se limite d'ailleurs pas aux verbes en pré-. On le rencontre également avec réserver, retenir (au sens de réserver), avertir, planifier, pronostiquer, imaginer, envisager ou, plus savoureux encore, anticiper à l'avance, champion toutes catégories de la redondance.
Pour autant, la locution n'est pas toujours condamnable. Elle retrouve sa légitimité lorsqu'elle précise la durée de l'anticipation :
– « Il faut réserver six mois à l'avance. »
– « Nous avons été prévenus bien à l'avance. »
– « Tout le monde s'y attendait, on a été prévenu largement à l'avance. »
Dans ces exemples, « à l'avance » n'ajoute pas une information déjà contenue dans le verbe ; elle indique l'importance du délai. Lorsque le doute subsiste, le plus simple est souvent de supprimer la locution incriminée. La phrase y gagne en élégance sans rien perdre de son sens. On peut aussi la remplacer par « depuis » ou « il y a » :
– « Des familles ont été prévenues depuis plusieurs mois. »
– « Des familles ont été prévenues il y a plusieurs mois. »
L'ambiguïté disparaît aussitôt.
J'en vois déjà certains hausser les épaules. Après tout, ce n'est qu'un petit pléonasme de plus. Certes. Mais les petits pléonasmes finissent par faire les grandes invasions. Et je ne pense pas m'avancer en disant cela.

lundi 24 février 2025

Estomac délicat s'abstenir

Lu hier : « Bon week-end et bon appétit pour la semaine prochaine. »  (linfo.re)

Tous les ouvrages consacrés au bien-parler — et quelques-uns dédiés à la bonne chère — en ont fait un jour ou l'autre leur plat du jour. Depuis des décennies, la formule « bon appétit » nourrit les débats avec une remarquable constance. On l'a dite maladroite, absurde, voire impolie. Rien que cela.
Les griefs formulés contre elle sont connus. Souhaiter « bon appétit » reviendrait à souhaiter un bon désir, puisque l'appétit n'est rien d'autre que l'« inclination qui porte à désirer quelque chose ». À ce compte-là, pourquoi ne pas souhaiter une bonne soif à son voisin de table ? Ou une bonne envie à un ami pressé de trouver les commodités les plus proches ?
L'origine de l'expression est, elle, autrement plus savoureuse. La plupart des historiens de la langue la font remonter au Moyen Âge. Dans une chronique diffusée sur RTL en 2022, Capucine Trollion et Florian Gazan rappelaient qu'on souhaitait alors « bon appétit » à ses convives un peu comme on leur souhaiterait aujourd'hui bonne chance. Après tout, entre les risques d'étouffement, les règles d'hygiène approximatives et quelques empoisonnements opportunément glissés dans les intrigues de cour, prendre place à table n'était pas toujours une activité de tout repos.
Popularisée par Jean de La Fontaine puis par Victor Hugo, la formule connut ensuite une fortune mouvementée. Longtemps boudée par les milieux les plus raffinés, elle revint progressivement en grâce après la Seconde Guerre mondiale et finit par s'imposer dans toutes les couches de la société. Aujourd'hui, vouloir la bannir reviendrait à tenter d'interdire les croissants au petit déjeuner. La mission paraît vouée à l'échec.
Ses détracteurs ne désarment pourtant pas. Beaucoup lui préfèrent désormais le très chic « bonne dégustation », servi à toutes les sauces dans les restaurants soucieux de transformer le moindre steak-frites en expérience sensorielle immersive. La formule a d'ailleurs fini par agacer autant que celle qu'elle prétend remplacer.
L'Académie française s'en amuse volontiers : « La langue de la cuisine manie volontiers l'hyperbole », observe-t-elle avant de railler ces établissements où l'on souhaite une « bonne dégustation » même lorsqu'il ne s'agit que de déjeuner d'une simple salade de tomates.
Michel Houellebecq, lui, va plus loin encore. Dans Sérotonine, il raconte comment certains serveurs, après avoir détaillé avec une solennité quasi liturgique la composition du moindre amuse-bouche, parviennent à lui couper l'appétit d'un simple « bonne dégustation ».
Alors, « bon appétit » ou « bonne dégustation » ? Pour ma part, un modeste « bon repas » me conviendrait parfaitement. Mais je me garderai bien d'en faire tout un fromage.

lundi 17 février 2025

Respectivement vôtre

Lu récemment : « À l’issue des deux jours de compétition, cinq de nos représentants ont été sacrés champions de France dans leur catégorie respective. » (linfo.re) 

Respectif ou respectifs ? Voilà une question qui, depuis longtemps, divise les spécialistes de la langue bien plus qu'elle ne préoccupe le commun des mortels.
Tous s'accordent pourtant sur un point : l'adjectif respectif peut aujourd'hui s'employer aussi bien au singulier qu'au pluriel. Mais nombre d'entre eux s'empressent d'ajouter que le pluriel demeure plus fréquent — Jean Girodet et Jean-Paul Colin le constatent, Adolphe Thomas le juge même plus logique.
Pendant plus de trois siècles, l'Académie française sembla partager cet avis puisqu'elle ignora purement et simplement l'emploi du singulier dans son dictionnaire. Ce n'est que récemment qu'elle lui a rouvert les portes du quai Conti.
Pourquoi cette réticence ? Sans doute parce que respectif possède une valeur distributive : il sert à attribuer à chacun des éléments d'un ensemble ce qui lui revient en propre. On parlera ainsi des fonctions respectives de plusieurs personnes, des responsabilités respectives de plusieurs services ou des avis respectifs de plusieurs experts.
Dès lors, certains peinent à comprendre l'usage du singulier. Car enfin, si la notion même de respectif consiste à répartir ou à mettre en correspondance plusieurs éléments, que reste-t-il à distribuer lorsque le mot demeure au singulier ?
La question n'est pas nouvelle, et l'usage, lui, a déjà tranché. Les deux formes coexistent désormais sans difficulté. Selon un relevé personnel effectué sur la Toile, le pluriel conserve toutefois une confortable avance : environ 65 % des occurrences contre 35 % pour le singulier. Cette hésitation explique peut-être pourquoi l'Office québécois de la langue française recommande d'éviter respectif lorsqu'il n'apporte rien à la clarté du propos. Conseil judicieux. Bien souvent, la phrase gagne en simplicité à s'en passer. Ainsi, plutôt que d'écrire:
« Cinq de nos représentants ont été sacrés champions de France dans leur catégorie respective », on pourrait tout aussi bien écrire :
« Cinq de nos représentants ont été sacrés champions de France dans leur catégorie »,
ou même :
« Cinq de nos représentants ont été sacrés champions de France. »
Le lecteur n'y perd rien ; la phrase, elle, y gagne en légèreté.
Certains penseront encore que vous sommes en présence d'une querelle pour amateurs de poussière lexicographique. Peut-être. Mais la langue avance souvent grâce à ceux qui s'interrogent sur ce que les autres ne remarquent plus. Et entre les emplois respectifs du singulier et du pluriel, il reste manifestement matière à réflexion.

dimanche 9 février 2025

C'est là qu'est le hic

Lu il y a quelque temps : « Une fois que ça pond, c'est là où ça se révèle. » (Outre-mer la 1ère)

De Larousse à Robert, en passant par Thomas, Girodet ou Colin, nombreux sont les spécialistes de la langue à regarder d'un mauvais œil la tournure c'est là où. Les uns la jugent populaire, les autres familière ; certains vont jusqu'à la qualifier de pléonastique. Tous ou presque recommandent de lui préférer c'est là que.

La condamnation paraît pourtant plus unanime qu'argumentée. Car si les grammairiens se montrent prompts à distribuer les cartons jaunes, ils sont souvent beaucoup plus discrets lorsqu'il s'agit d'expliquer précisément ce qu'ils reprochent à l'expression incriminée. À les lire, c'est là où serait fautif parce qu'il est fautif. Circulez, il n'y a rien à comprendre.
Et c'est là que le bât commence à blesser.

Car l'Académie française ne partage manifestement pas cette sévérité. Dans la neuvième édition de son dictionnaire, elle admet sans réserve les deux constructions :

« C'est là qu'il a vécu. »

« C'est là où l'intrigue se noue. »

« C'est là qu'il faut faire preuve de rigueur. »

Les Immortels semblent ainsi considérer que où conserve naturellement sa valeur de lieu, mais aussi de temps ou de circonstance, comme il le fait dans bien d'autres emplois.

Grevisse se montre lui aussi moins catégorique que ses confrères. Son observation est même assez savoureuse : selon lui, il existe des « contextes » où c'est là où est parfaitement normal. Pour étayer son propos, il convoque quelques témoins dont la compétence en matière de français paraît difficile à contester :

« C'est là où vous vous trompez. » (Roger Martin du Gard)

« C'était là où ses pieds avaient pris la sève mauvaise. » (Émile Zola)

« C'est là où le marchand de vin a organisé une sorte de table d'hôte. » (Edmond et Jules de Goncourt)

Hélas, l'auteur du Bon Usage nous laisse quelque peu sur notre faim. Quels sont exactement ces fameux contextes où la formule redevient fréquentable ? Mystère.

Au terme de l'enquête, une chose apparaît néanmoins certaine : si c'est là où mérite peut-être discussion, sa condamnation systématique ne va pas de soi. Et lorsque des écrivains comme Zola, les Goncourt ou Martin du Gard se retrouvent sur le banc des accusés, il est permis de se demander si ce n'est pas le jury qui devrait revoir son jugement.

Ou, pour le dire autrement, c'est peut-être là où commence le véritable débat.

dimanche 2 février 2025

Le dernier mot de la fin

Lu il y a quelque temps : « Enfin, pour terminer, le septième et dernier marathon se courra à Miami sur le continent Nord-Américain, le jeudi 6 février. » (Imaz Press réunion)

D'abord, pour commencer, une petite précision orthographique. Contrairement à une idée répandue, nord-américain ne prend pas de majuscule lorsqu'il est employé comme adjectif. Celle-ci ne se justifie que lorsque le mot désigne les habitants de l'Amérique du Nord. On écrira donc que « le continent nord-américain accueille de nombreux marathons », mais que « les Nord-Américains raffolent des marathons ». Et gare à celui qui se « Trump » !
Cela étant dit, le sujet du jour se situe ailleurs. Il concerne une vieille connaissance des habitués de ce blog: le pléonasme. Autrement dit, cette irrésistible tendance que nous avons à renforcer un mot en lui accolant un autre mot qui dit exactement la même chose.
Et des pléonasmes, il s'en porte bien. Certains relèvent de l'effet de style, nous assure-t-on. Soit. Mais reconnaissons que la plupart sont surtout les victimes d'un banal dérapage verbal. L'usage courant en regorge au point qu'il est devenu impossible de ”pouvoir potentiellement” les recenser tous.
Parmi les plus coriaces figurent ceux qui touchent à la notion de temps. Nous vivons ainsi « au jour d'aujourd'hui », reportons nos corvées « à plus tard », promettons qu'« à partir de dorénavant » nous changerons nos habitudes et réservons parfois des « plats de poisson à préparer à l'avance ». Quant aux amateurs de sport, ils voient régulièrement des concurrents qui « suivent ensuite au classement ».
L'auteur de la phrase épinglée en introduction n'est donc qu'un coureur de plus dans ce grand marathon de la redondance. Il lui suffisait pourtant d'écrire :
« Pour terminer, le septième et dernier marathon se courra à Miami [...]. »
La phrase aurait franchi la ligne d'arrivée sans surcharge inutile.
Mais assez bavardé. Inutile d'en rajouter davantage. Ce sera mon dernier mot de la fin. 

dimanche 19 janvier 2025

Prou...esse orthographique

Lu la semaine dernière : « Le vent de Nord-Est persiste, impactant peu ou proue les mêmes secteurs que la veille. » (Le Quotidien de La Réunion)

Je sais qu'après les cyclones qui l'ont récemment secouée, la presse écrite réunionnaise n'a plus vraiment le vent en poupe. Est-ce une raison suffisante pour renoncer à aller chercher quelque prou(e) dans la copie de mes anciens confrères ? Me soupçonner d'une telle indulgence serait mal me connaître.
C'est donc sans état d'âme que je vais revenir sur l'écueil rencontré par l'auteur de la phrase citée en introduction. Celui-ci a en effet échoué sur l'expression « peu ou prou », où le prou en question n'a évidemment rien à voir avec la proue d'un navire, malgré la proximité sonore des deux termes.
Car prou est un mot à part entière. Adverbe hérité de l'ancien français proud, il a d'abord signifié « profit » ou « avantage », avant de prendre le sens de « beaucoup » ou « assez ». C'est dans cette dernière acception qu'il s'est fixé dans la locution peu ou prou.
Contrairement à une idée répandue, celle-ci ne signifie donc pas « peu ou pas du tout », mais bien « plus ou moins », « à peu près », « dans une certaine mesure ».
L'erreur provient peut-être d'une confusion avec l'ancienne expression ni peu ni prou, aujourd'hui presque disparue, qui signifiait quant à elle « en aucune façon » ou « pas du tout ». Une simple syllabe de différence, mais deux sens qui naviguent dans des eaux bien distinctes.
Au moment de refermer ce billet, une pointe de nostalgie me gagne pourtant. Je me dis qu'il est loin, bien loin, le temps où Le Quotidien passait pour la figure de proue de la presse réunionnaise en matière d'orthographe.

samedi 18 janvier 2025

L'accord du participe présent, c'est du passé

Lu la semaine dernière : « Sentiment de colère, d'angoisse et de tristesse se dégagent de cette famille de quatre enfants résidants au Saint-Esprit. » (Outre-Mer la 1ère)

Le saviez-vous ? Il fut un temps où le participe présent s'accordait. En genre. En nombre. Bref, il menait une vie grammaticale tout à fait normale.
Puis vint 1679. Cette année-là, l'Académie française trancha dans le vif et décréta son invariabilité générale. Depuis, le participe présent ne veut plus rien savoir.
Enfin... presque. Car deux vieux rescapés continuent de faire de la résistance dans les textes juridiques : « ayants droit » et « ayants cause ».
Plus de trois siècles après leur mise à l'écart, les accords perdus n'ont donc pas totalement rendu les armes.

samedi 11 janvier 2025

Quand les poules auront des dents...

Lu hier : « Selon l’expert spécialiste en squales, les lésions sont caractéristiques de celles infligées par un requin-tigre, au vu des formes régulières des plaies compatibles avec une dentition “homodonte” (avec un seul type de dents) et tranchante. »
(Outre-mer la 1ère)

Vous allez encore dire que j’ai la dent dure à l’égard de ce langage que l’on dit courant, mais n’est-ce pas là le nerf de ce blog que de contribuer à soigner les caries du langage ?  

Aujourd’hui, je vais vous parler d’une distinction sémantique qui, il faut bien l'admettre, a du plomb dans l’émail : celle entre le substantif « denture » et son voisin de palais « dentition ». Toujours mordante dès qu’il s’agit de défendre le respect de la langue... et des dents, l’Académie préconise à bon droit de ne pas utiliser les deux termes l’un pour l’autre. La « denture » désigne « l’ensemble des dents d’une personne », nous explique-t-elle, alors que la « dentition » est la formation, la croissance de ladite denture. Nous dirons donc qu’une femme présente une denture parfaite, mais que votre petite nièce connaît un retard dans sa dentition.

Las ! dans l’usage, « dentition » s’est abusivement implantée au sens de « denture ». Quitte à faire grincer quelques puritaines quenottes, l'erreur est aujourd'hui dans toutes les bouches. Et je crains fort qu'il soit trop tard pour couper le mal à la racine.

Évitons les maux de tête !

Lu cette semaine : « Jeudi dernier, une jeune mule était interceptée à l'aéroport avec des milliers de cachets d'ecstasy. » (Le Quotidien de La Réunion)

La prescription des puristes est pourtant claire. Si vous souhaitez éviter une nouvelle entorse à la langue soignée, mieux vaut ne pas mettre dans le même sachet cachets et comprimés. Le cachet, nous disent-ils, est une capsule ou une enveloppe de pain azyme renfermant un médicament en poudre. Le comprimé, lui, se présente sous la forme d'une pastille obtenue par compression d'une substance médicamenteuse ou, par extension, de produits que la morale réprouve davantage. N'ayant bien entendu jamais goûté à ces derniers, je me contenterai d'invoquer les photographies dignes de foi consultées sur Internet.
Autrefois, la distinction était relativement facile à établir. Aujourd'hui, la profusion de formes pharmaceutiques a de quoi donner la migraine. Gélules, capsules, dragées, comprimés effervescents, orodispersibles ou à libération prolongée : le patient moderne a parfois du mal à s'y retrouver.
Sans doute désireux d’épargner à notre langue les douleurs d'un tri sémantique des potions que sa voisine de gorge voit passer, les linguistes se sont accordés à reconnaître – à défaut de l'approuver – que dans l’usage, cachet et comprimé ne faisaient désormais plus qu'un. Même les plus réfractaires du lot ont fini par avaler la pilule, à l'instar de Littré et de l'Académie, d’habitude si respectueux des doses à ne pas dépasser.

vendredi 10 janvier 2025

Sauf que tout le monde s'en fout

Lu il y a quelques jours : « "On a fonctionné avec cette enveloppe", continue le représentant de la province Nord. Sauf que la Nouvelle-Calédonie n'a pas pu s'acquitter du complément. » (Outre-mer la 1ère)

Sauf erreur de ma part, la locution conjonctive « sauf que » signifie « à cette exception près que », « si ce n’est que », « avec cette réserve que ». Exemples : « C’est un bon film, sauf qu’il est trop long » (Robert) ; « Il est bien remis de son accident, sauf qu’il se fatigue rapidement » (Académie).
Et les académiciens de regretter qu’on soit passé, insensiblement, d’une légère restriction à la négation pure et simple du fait envisagé. « Il s’agit d’une faute à éviter », préviennent-ils, et l’on se gardera bien de donner à « sauf que » le sens du « mais » de coordination, à valeur d’opposition.
Voilà qui est net. Sauf que, c’est bien connu, l’usage se fiche éperdument des semonces des vieux sages, fussent-ils immortels.

vendredi 27 décembre 2024

« Doubler » et « dédoubler » ne doublonnent pas

Lu la semaine dernière : « Installé sur le stade de Cavani, l'ESCRIM pourra traiter une centaine de patients par jour. Les cinquante personnels soignants ont pour mission de dédoubler et soulager l'hôpital de Mamoudzou, endommagé par le passage du cyclone Chido. » (Outre-mer la 1ère)

Ils ont pour dénominateur commun le chiffre deux et descendent tous deux du latin duplus, « deux fois aussi grand, double ». Pour autant, les verbes « doubler » et « dédoubler » sont loin de faire double emploi. Bien qu'ils sèment régulièrement la confusion dans les esprits, leurs sens sont presque opposés. Ainsi, dans le domaine de la couture, « doubler » consiste à ajouter une doublure quand « dédoubler » revient précisément à la retirer.
La distinction vaut bien au-delà du fil et de l'aiguille. Schématiquement, « doubler » signifie « multiplier par deux », tandis que « dédoubler » équivaut à « partager en deux », « séparer ce qui formait un tout » ou encore « ramener à l'unité ce qui était double ». On dédouble une pièce de tissu, une voie ferrée, un train ou des classes, pratique devenue familière dans l'Éducation nationale.
Méfiez-vous donc des promesses trop belles pour être vraies. Si, demain, votre employeur vous annonce avec un large sourire qu'il va « dédoubler » votre salaire, n'imaginez pas un instant repartir avec une paie deux fois plus élevée. En bonne logique, il s'apprêterait plutôt à la couper en deux. Même à Noël, il faut se garder de prendre ses rêves pour des réalités... ni les préfixes pour des cadeaux.

mardi 24 décembre 2024

Le jour et la nuit


Lu  il y a six jours : « C'est à la tombée de la nuit que les lumières de la maison d'Emmanuel Paillet commencent à scintiller. » (Outre-mer la 1ère)
Lu la veille : « La journée s’est prolongée au son du Maloya, et par un rendez-vous pour fêter le 20 décembre tous ensemble chez notre camarade Benoît Blard, chemin Champcourt au Tampon, dès la tombée du jour. » (Témoignages.re)

Bonjour à tous. Ou bonsoir, si vous me lisez entre chien et loup. Aujourd'hui, je vais me pencher sur deux expressions que tout semble opposer. Semble seulement, car si la logique voudrait qu'entre « la tombée du jour » et « la tombée de la nuit », ce fût justement… le jour et la nuit, il n'en est rien. Bien au contraire, les deux locutions sont même rigoureusement synonymes.
L'explication tient à l'extraordinaire souplesse du verbe « tomber », lequel ne compte pas moins de vingt-sept acceptions dans le dictionnaire Larousse. Lorsque l'on dit que « le jour tombe », le verbe signifie décliner, s'effacer, s'éteindre progressivement. En revanche, quand « la nuit tombe », il faut comprendre qu'elle apparaît, qu'elle gagne du terrain et finit par étendre son manteau sur le paysage. Autrement dit, dans un cas, le jour s'en va ; dans l'autre, c'est la nuit qui arrive. Deux phénomènes opposés, une seule réalité : ce moment suspendu où le soleil tire sa révérence et où les ombres prennent possession des lieux.

Cela étant dit, à ceux qui pensent que je cherche une fois de plus midi à quatorze heures, je souhaite malgré tout de très joyeuses fêtes de fin d'année.

vendredi 8 novembre 2024

Le noir le travaille

Vacant à d'autres occupations, je n'ai pas eu le temps de réagir à chaud à un événement qui a beaucoup fait jaser, et pas seulement dans le landerneau local. Le 24 octobre dernier, en plein débat sur le budget de l'État pour 2025, le député réunionnais Frédéric Maillot a cru bon de proposer la mise à l'ombre de l'expression « travail au noir ». « Pourquoi parler de “travail au noir” ? Ne pourrait-on pas plutôt utiliser “travail dissimulé” ? Pourquoi, à chaque fois que ce serait négatif, ce serait le mot noir qui serait employé ? », s'est-il insurgé, ajoutant au passage à sa liste noire les expressions « mouton noir » ou encore « broyer du noir ».

Pour information, le « travail au noir » n'est pas né d'hier. Il remonte au Moyen Âge, époque où, sous l'influence de la tradition catholique, le repos nocturne n'était pas un droit mais un devoir. Alors qu'aujourd'hui les heures effectuées après le coucher du soleil sont majorées, elles étaient autrefois passibles d'amendes. Les règles étant faites pour être contournées, nombre d'employeurs bravèrent pourtant l'interdit. Peu à peu, « travailler au noir » en vint donc à signifier « travailler dans l'illégalité » ou « dans la clandestinité », sens que l'on retrouve également dans des expressions telles que « marché noir » ou « caisse noire ».

Au-delà de faire le buzz, l'intervention de Frédéric Maillot aura au moins permis de remettre à jour notre connaissance d'une locution que nous employons couramment sans plus nous interroger sur son origine. Je rejoins d'ailleurs notre élu lorsqu'il observe que l'adjectif « noir » sert fréquemment à qualifier des réalités peu réjouissantes : une période noire de notre histoire, des idées noires, un sombre dessein, une vision pessimiste ou quelque pratique occulte. Devons-nous pour autant effacer ces expressions de notre vocabulaire ? Faudra-t-il demain renoncer à ce petit café noir si réconfortant après une nuit blanche passée à dévorer un bon vieux roman noir ? Et que dire de ce raisin noir, tout aussi savoureux que le blanc, ou de cette mer Noire qui, à y regarder de plus près, ne l'est pas tant que cela ?

Au fond, les mots racontent souvent davantage leur histoire que nos sensibilités contemporaines. Ils sont les héritiers d'usages, de croyances et de représentations parfois très anciennes dont le sens premier s'est souvent perdu en chemin.

Cela étant dit, je ne peux que me réjouir de l'intérêt porté par Frédéric Maillot aux subtilités de la langue française. La chose est devenue suffisamment rare pour être signalée. J'espère simplement que la mission de notre jeune et impétueux député ne se bornera pas à une simple croisade sémantique, comme pourrait me le faire craindre sa participation au récent colloque sur la « discrimination linguistique » organisé avec son homologue guadeloupéen Olivier Serva. Car au-delà des mots, il est des maux autrement plus préoccupants dont souffrent nombre d'électeurs qui, en juillet dernier, lui ont signé un chèque en blanc.

vendredi 25 octobre 2024

Non, mais des fois !

Lu mardi : « Mais quelques fois il faut du temps pour que la victime reconnaisse son statut. » (Imaz Press)

Il est des mots qui entretiennent avec leurs voisins des relations si étroites qu'on finit par les confondre. « Quelquefois » et « quelques fois » appartiennent à cette catégorie. Même prononciation, presque la même orthographe, sens voisins... Tout semble les destiner à vivre ensemble. Et pourtant, les apparences sont trompeuses.

Né à la fin du XVe siècle avec le sens de « un jour » ou « une fois », l'adverbe « quelquefois » s'est progressivement rapproché de ses cousins « parfois », « de temps à autre » ou « à l'occasion ». Aujourd'hui encore, c'est généralement le plus sûr des remplaçants.

– Je m'interroge quelquefois sur les raisons de son mal-être.
– Il est quelquefois méprisant.
– Le remède est quelquefois pire que le mal.
– Pensées souvent originales, quelquefois paradoxales.

Dans chacun de ces exemples, « parfois » ferait parfaitement l'affaire. Au moindre doute, le test est donc tout trouvé. Ajoutons que « quelquefois » accompagne le plus souvent un verbe, plus rarement un adjectif, et qu'il occupe une place intermédiaire sur l'échelle de la fréquence, quelque part entre « jamais » et « toujours ».
« Quelques fois », en revanche, ne parle pas de fréquence mais de quantité. Ici, le mot important n'est plus « quelque » mais « fois ». L'expression signifie simplement « plusieurs fois », « un certain nombre de fois ».
– J'ai tenté quelques fois de l'aborder.
– Cette année, nous sommes allés quelques fois au cinéma ensemble.

Autrement dit, lorsqu'on écrit « quelques fois », on compte ; lorsqu'on écrit « quelquefois », on situe.
La frontière n'est cependant pas toujours aussi nette. Certains contextes entretiennent le flou. Marc Raynal cite ainsi la phrase : « Nous nous sommes croisés quelquefois » ou « quelques fois ». Selon que l'on souhaite insister sur l'idée de répétition ou sur celle d'occasion, les deux graphies peuvent se défendre.

Voilà qui ne facilitera sans doute pas votre prochain choix orthographique. Mais connaissant la pertinence des analyses de Marc Raynal, je ne vois rien qui vous interdise de lui prêter... quelque foi légitime.

mardi 22 octobre 2024

La pierre d'achoppement

Lu la semaine dernière : « Un mur en pierre artificielle au lieu de l’habituel pierre de moellon, voici ce que le public a vu au voile de la mariée. […]  L’ancien maire de la commune, Stéphane Fouassin n’a pas tardé à afficher son mécontentement sur Facebook. "Comment peut-on construire un mur en pierres artificielles près des murs en moellons auprès du voile de la mariée…" » (linfo.re)

« En pierre artificielle » ou « en pierres artificielles » ? J'imagine la détresse de mon ancien confrère lorsqu'il s'est retrouvé au pied de ce mur-là. Dans le doute, il a choisi de... ne pas choisir et de faire d'une pierre deux coups : une fois au singulier, une fois au pluriel. Après tout, faute à moitié commise sera forcément à moitié pardonnée.
Ne comptez pas sur moi pour lui jeter le moindre petit caillou. Sur cette question, les linguistes eux-mêmes semblent hésiter entre désaccord et silence. À défaut de principe solidement cimenté, Larousse est l'un des rares ouvrages à proposer une explication qui relève du simple bon sens : « Lorsqu'il peut être compris dans l'un ou l'autre sens, les deux orthographes sont possibles : un mur de pierre (= construit avec de la pierre) ou de pierres (= construit avec des pierres). »
Logique, n'est-ce pas ? La nuance est ténue, mais elle a le mérite d'exister. Elle permet surtout de comprendre que nous ne sommes pas devant une faute, mais devant une question d'interprétation. Dans le premier cas, on insiste sur le matériau ; dans le second, sur les éléments qui le composent. La nuance est ténue, mais elle a le mérite d'exister. Qui oserait encore prétendre que nos bons vieux dictionnaires ne cassent plus des briques ?

  

Ainsi soit-il !

  «  C’est pourquoi la désignation d’un DRH –  aussi expérimenté soit-il – à la présidence d’Airport Holdings Ltd (AHL) soulève une interro...